Ses yeux gris-bleu prenaient au soleil des reflets verdâtres, et paraissaient noirs aux lumières. Quand un sentiment violent les animait, ils projetaient un éclat puissant, et la colère les faisait étinceler comme l'acier. Ce regard lumineux, plein d'acuité, aux tons changeants, révélait sa nature véhémente et par-dessus tout fantaisiste, s'abandonnant à tous ses caprices et poussant le caprice jusqu'à la passion.
Sa bouche au sourire sceptique, son nez trop grand, sa peau très-brune et pourtant d'un grain délicat, ses cheveux noirs, fins et soyeux; son geste ample, élégant; des mains de femme, nerveuses et molles, tout cet ensemble séduisait le physionomiste, qui découvrait en lui une de ces organisations pleines de contrastes et de spontanéité: un caractère généreux, mais sans énergie; une intelligence vive, sans profondeur; des goûts artistiques, un certain idéal, mais des penchants voluptueux qui rendent peu susceptibles d'une grande élévation dans l'amour; en un mot c'était une nature mixte qui tenait à la fois de la femme et du lion.
Madeleine était fort pâle, et ses paupières entourées d'ombre donnaient à sa tête penchée en arrière une expression si singulière de volupté et de douleur, que Maxime se sentait en réalité plus ému qu'il ne se l'avouait à lui-même.
«Il n'y a qu'une coquette endiablée, se disait-il, qui ait pu trouver une attitude aussi provocante.»
Et cependant les lèvres contractées de Madeleine trahissaient tant de tristesse, il y avait tant de pureté sur ce front et dans les contours de ce visage, que Maxime restait incertain.
«Ah bien oui! reprenait-il, de la pureté chez une femme qui lit les philosophes, qui écrit des poëmes, des romans peut-être! Est-ce que cette petite fille réussirait à m'en imposer avec ses airs de madone endormie?»
La fièvre l'empoignait, l'incertitude même aiguisait son caprice.
«Ah çà, Madeleine, s'écria-t-il tout à coup d'une voix émue et vibrante qui fit tressaillir la jeune fille, j'ai été franc tout à l'heure, je le serai jusqu'au bout. Eh bien! maintenant je crois que vous vous moquez de moi. Depuis bientôt huit heures que nous sommes en tête à tête, vous m'avez fait passer par toutes les émotions possibles, depuis la chaste tendresse de l'amitié jusqu'à l'amour le plus véhément. À présent, je suis amoureux de vous, mais amoureux jusqu'à la folie. Que vous disais-je tout à l'heure? Je n'en sais plus rien. Je cherchais à m'abuser sur le sentiment violent que vous m'inspirez. Je le sens, je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais depuis longtemps. Depuis longtemps votre regard m'attirait. Je résistais à cet attrait qui me semblait une impiété, parce que je vous avais connue toute petite, et qu'on m'avait habitué à vous traiter en sœur. Mais aujourd'hui, aujourd'hui que je vais vous perdre, mon cœur se déchire, et je sens combien je vous aimais. Que disais-je donc tout à l'heure? Ah! je m'en souviens: je disais que je ne pourrais sacrifier le monde à votre amour. Madeleine, ce n'est plus le monde que je veux vous sacrifier, c'est ma vie entière. Dites, ordonnez. Que faut-il faire pour vous plaire, pour vous obtenir? Pourquoi cet air si grave et cet effroi que je lis dans vos yeux, ma belle Madeleine? Mon amour vous fait peur? Oh! pardonnez, je vous en supplie, à l'explosion d'une passion trop longtemps contenue. Si vous repoussiez mon affection, je crois que j'en deviendrais fou.»
Maxime avait joué son rôle en comédien convaincu. Sa voix réellement attendrie, son regard passionné pouvaient persuader à Madeleine qu'il ressentait réellement ce qu'il disait. Bien qu'elle n'eût aucune expérience dans les choses du cœur, son instinct de femme l'avertissait cependant que cet amour si brusque n'était pas tout à fait sincère. Il lui semblait qu'un homme vraiment épris eût mieux su dominer un entraînement qu'il ne savait point être partagé. Mais, dans le premier moment, elle fut tellement bouleversée par cette violence d'expressions qu'elle ne songea pas à retirer ses mains que Maxime couvrait de baisers.
«Oh! dites, m'aimez-vous? Pourrez-vous m'aimer? suppliait-il.