Lénik inclina la tête. Et le pauvre cœur humain est ainsi fait qu'elle soupira en songeant à la maison qu'elle avait si souvent souhaité quitter, et dont elle était sans doute pour toujours bannie.
XXV
LÉNA A LOÏZIK
«Ma chère cousine, l'annonce de mon arrivée t'a rassurée; mais ce n'est qu'aujourd'hui que je puis trouver un peu de temps et te donner les détails que tu me demandes. J'adresserai ma lettre à M. le Recteur, de crainte que mon oncle ne t'empêche de la lire.
»Mais j'espère que Goulven, lui, ne t'empêchera pas de m'aimer.... Et quand vous serez mariés, quand une autre petite Loïzik lui murmura un doux nom, il comprendra qu'on ne peut empêcher une fille d'aller à son père....
»Mon père! Il te prendrait le cœur, j'en suis sûre. Il ne ressemble pas, d'ailleurs, à l'oncle Alain: il n'a de commun avec lui qu'un grand amour pour cette Bretagne dont il s'est vu banni sans même songer à se révolter.
»Il se remet étonnamment, mais il aura besoin toute sa vie, me dit-on, de précautions et de soins. Je suis là pour l'en entourer. Sais-tu, Loïzik, ce qui m'a le plus aidée à me résigner au grand déchirement de ma vie? C'est qu'il m'a faite libre pour ma nouvelle tâche.
»J'ai pris la direction de la maison. Mon père se trouve pauvre; mais il a de l'argent placé,—pour moi, dit-il. Si tu savais quel effort, quel amour cette épargne représente pour une nature insouciante comme la sienne! Il voulait que j'apprisse un jour qu'il pensait à moi. Avec ce que nous possédons, nous vivrons, très modestement. Ici, ce n'est pas comme chez nous, et j'ai quelque peine à me passer de beurre, à supporter la cuisine à l'huile, à marchander en italien avec les femmes de la campagne dans le grand marché où des barques apportent chaque jour d'innombrables provisions.
»J'ai commencé une broderie, je me fais une robe, et je lis. Le temps se passe ainsi, avec quelques promenades qui seront plus longues quand mon père m'accompagnera. Quelle ville étrange et superbe! Je prends une gondole pour aller faire mes achats; mais on peut errer à pied dans les étroites rues de la Merceria, le quartier commerçant, et dans certains quartiers étonnants où des ponts, des berges étroites, des ruelles semblables à des couloirs permettent de circuler à pied. Je n'ai pas encore vu les musées, ni le palais ducal. La place Saint-Marc est une merveille, et l'église me console de mon isolement.
»Car je suis isolée, naturellement. Je ne connais d'autres Françaises que les Sœurs du Bon-Secours, qui sont très occupées, et le seul Français qui vienne chez nous, c'est, chose étrange, ce cousin de M. Desmoutiers dont je t'ai parlé, qui avait essayé de renouer le lien entre nous.