Et, comme le soir tombait, la comtesse donna l'ordre de faire une promenade sur le Canal. Elle prit la peine de nommer elle-même à Léna les palais devant lesquels on passait.

—Voici le nôtre, un des modestes, dit-elle tout à coup.

—L'un des plus délicieux! rectifia Séverin.

Léna regarda avidement, et vit une façade gothique d'une rare élégance, avec une corniche sculptée délicatement; devant la façade, dont l'eau verte battait les longs degrés, il y avait des poteaux peints en bleu et rouge, pour amarrer les gondoles.

—Je suis chez moi les mardis soirs, dit la comtesse, et, si monsieur votre père aime la musique, il faudra qu'il devienne avec vous un de nos habitués.... M. de Salles, qui est si sauvage, ne pourra refuser de vous accompagner, ne fût-ce que comme interprète, jusqu'à ce que vous parliez l'italien....

La gondole s'arrêta devant la casa Livori. Léna remercia chaleureusement l'aimable femme; puis, Séverin l'ayant accompagnée jusqu'à sa porte, elle remonta d'un pas léger, tandis que lui revenait prendre place près de la comtesse.

—Que pensez-vous d'elle? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

—Mais beaucoup de bonnes choses.... D'abord, elle est remarquablement jolie, non d'une joliesse de marchande de modes, mais de cette beauté saine et fraîche que peut seule donner la vie des champs.... Les Grecs avaient déifié la santé, et elle fait partie de mon idéal féminin.... Je crois cette jeune fille intelligente, et elle est beaucoup moins rustique que je ne m'y attendais. Elle rectifiera vite ses expressions de terroir, et comprendra les nuances.... Elle m'est sympathique, conclut l'Italienne.

—Je suis heureux de vous l'entendre dire.... Mais.... vous allez me trouver désagréable, ingrat.... Me permettez-vous de vous demander si votre bonté ne vous entraîne pas trop loin?... J'ai souhaité que cette jeune fille devienne pour son père une compagne agréable, et qu'elle soit à même de profiter de son séjour en Italie.... Je désirais surtout pour elle une influence féminine, heureuse et sage, qui la préservât des relations douteuses, qui gardât sa dignité intacte dans un milieu où manque la présence d'une femme, d'une mère.... Mais j'ai peur que de fréquenter un salon comme le vôtre ne lui fasse entrevoir des horizons inaccessibles pour elle.... Souvenez-vous de ce que je vous ai conté de sa situation assez étrange: issue d'une race très noble, très ancienne, et d'une race paysanne,—fille d'un peintre,—pauvre, destinée, si son père ne vit pas longtemps, à retourner dans un pays désert, dans un milieu, très sain, très élevé moralement, mais fruste....

—Oui, oui, je sais tout cela. Mais il faut bien occuper cette enfant; il vaut mieux qu'elle vienne écouter de la musique chez moi, que d'aller au théâtre avec son père et ses amis. Elle semble délicate, artiste; j'espère accroître sa valeur morale, et ce que je lui donnerai ne fera qu'ajouter aux ressources intellectuelles avec lesquelles une femme peut braver la solitude, et même supporter un milieu inférieur. D'ailleurs, pourquoi voulez-vous qu'elle reprenne sa vie d'autrefois? Son avenir ne peut-il se fixer avant que son père la quitte? Si elle cultive ses facultés natives, ne peut-elle, jolie comme elle l'est, et fille d'un peintre comme Lebreton, trouver un honnête et agréable mari?