Les yeux gris de Léna devinrent un peu durs, et sa bouche se serra tandis qu'elle se résignait à l'écouter.

—On a cru, reprit Séverin, étouffant un soupir, que ma vie a été brisée par la perte de ma femme.... On a répété que je l'avais trop aimée pour l'oublier jamais, et que le souvenir idéal d'une créature parfaite m'empêchait de penser à aucune femme, si charmante fût-elle.... Peut-être étais-je capable de porter jusqu'à la fin le deuil d'une créature qui m'eût aimé comme moi je l'avais chérie.... Mais si j'ai gardé des années ce veuvage austère après ces quelques mois de vie conjugale, si j'ai rompu avec le monde, si je suis devenu incapable de goûter les joies d'ici-bas, ce n'est pas parce que je pleurais une femme aimée et aimante....

Il s'arrêta un instant, oppressé....

—...C'est parce que j'avais été cruellement trompé, et que je ne pouvais plus croire au bonheur....

Il y eut encore un silence, pendant lequel Léna crut entendre les battements de son cœur.

—Quand je la connus, reprit Séverin d'une voix plus basse, elle avait tout ce qui peut charmer: esprit, beauté, douceur, talents, que sais-je!... Tout, hors la fortune, et c'était pour moi un bonheur de plus de lui rendre la situation et les jouissances qu'elle avait connues dans sa première jeunesse. Dire combien je l'aimais, serait impossible. J'étais jeune, ardent; j'avais conscience des dons que j'avais reçus, et je bénissais Dieu de pouvoir les prodiguer à son bonheur. Ce que je lui ai donné, personne ne peut le savoir, elle-même ne l'a jamais soupçonné; j'étais si riche de tendresse, d'enthousiasme, que je lui prêtais ce qu'elle n'avait pas.... Je ne voulais pas m'avouer sa froideur, je la voyais telle que la faisait mon amour.... Cela dura trois mois, pendant lesquels la ferveur de mon affection, de mon admiration, ne s'épuisa pas. Puis un mal soudain l'enleva.... Je ne puis penser encore à l'agonie que j'endurai.... La dernière parole intelligible qu'elle me dit fut: «Pardon!» Je vis dans ce mot la délicatesse d'une tendresse pareille à la mienne. Ma foi chrétienne m'empêcha seule de devenir fou. Mais lorsqu'il fallut, d'une main frémissante de douleur, toucher à ce qui lui avait appartenu, je trouvai son journal intime....

Il s'arrêta, de nouveau oppressé.

Léna l'écoutait maintenant avec un intérêt poignant, sans penser à elle, sans se demander pourquoi il lui faisait cette étrange confidence.

—J'appris alors d'elle-même, par ce témoignage posthume, reprit-il d'une voix changée, que je n'avais jamais été aimé.... Elle avait horreur de la pauvreté, et avait lâchement, vulgairement cédé à l'attrait de ma fortune. Pour m'épouser, elle avait rompu, oui, rompu une promesse, renoncé à un homme qu'elle aimait.... Je trouvais dans ces pages la trace de la lutte qu'elle avait livrée entre cet amour et sa cupidité.... Oh! je lui dois cette justice qu'elle a été envers moi une épouse fidèle.... Mais elle ne m'a jamais aimé; elle m'a laissé, avec des sourires perfides, prodiguer tout ce que j'avais de meilleur,—sans retour....

Les yeux de Léna n'étaient plus froids ni durs; il pouvait y lire une sincère sympathie.