Il prit donc le train de Paris, dans sa veste à boutons, portant son grand chapeau à boucle d'argent et à rubans de velours. Goulven, craignant pour lui la fraîcheur des nuits, l'avait contraint à emporter un manteau doublé de peau d'agneau blanche et frisée.
Il fit des signes d'adieu à son fils aussi longtemps qu'il le vit; puis, reprenant sa place, tendit la main au curé.
Dieu te bénisse, Yves! Tu as bien fait de venir!
XL
Léna commence à s'inquiéter. Ce n'est pas que son père souffre, ni qu'il y ait des crises, ni que le mal procède par secousses apparentes. Il avance si lentement, au contraire, si sournoisement, que, pour l'apercevoir, il faut se reporter en arrière, et constater que le pauvre cher père ne peut plus faire ce qu'il faisait il y a un mois... quinze jours... une semaine. Quelquefois, la vie paraît suspendue, le cœur s'arrête; mais cela ne dure pas, et la belle figure d'Hervé, de plus en plus sereine, n'en est pas sensiblement altérée.
Il ne descend guère plus, parce que les étages sont trop hauts. La comtesse Bolomei, cependant, envoie de temps à autre ses gondoliers, deux hommes souples et robustes, qui l'enlèvent comme un enfant, et le portent dans la gondole que surmonte maintenant une tente légère, ornée de franges. A demi couché sur les coussins, il revoit les beaux vieux palais qu'a caressés son pinceau, les ombrages du Lido, les méandres que forment les étroits canaux entre leurs murailles de marbre.
Quelquefois, il est plus fort; alors il se traîne sous les galeries des Procuraties, effleure du regard les belles choses qu'il aimait: les marbres, les verreries, les perles, les dentelles; puis il s'assied avec Léna au café Florian, la force à prendre des glaces, et se réjouit d'entendre les étrangers admirer sa saine et fraîche beauté.
Il ne se croit pas très malade. Après avoir dit que la chaleur le guérirait, il prétend que c'est la chaleur qui le fatigue. Cependant, il aime à voir souvent, plus souvent qu'autrefois, un capucin, un vieil ami, le Padre Matteo, dont il aime la parole poétique et imagée, et aussi la belle figure basanée, avec sa longue barbe blanche et la couronne monacale qui ceint d'argent son front.
—Padre, je ferai votre portrait, dit-il gaiement, et quand vous serez canonisé, le souvenir de votre peintre se mêlera à votre culte.
Mais, en regardant ses doigts diaphanes qui tremblaient légèrement même en tournant les pages d'un livre, Léna commençait à se demander s'il peindrait jamais encore....