Les couleurs du ciel pâlirent; le pourpre s'effaça en un rose et en un lilas très doux, l'ombre gagna même les sommets où s'était attardée la lumière, et au zénith, qui devenait d'un bleu sombre, une étoile s'alluma.

Le rustique équipage continuait à descendre d'une lente allure, le pas égal du charretier ne se lassant point. Semblant indifférent au site désolé comme aux splendeurs du soleil couchant, il ne se retournait même pas vers l'étranger qu'il avait recueilli. Il semblait à Landry qu'il allait s'enfonçant dans la nuit. Une heure avait passé, lui paraissant terriblement longue. Les sommets dont il s'éloignait se dressaient maintenant très sombres, très sévères, et au-dessous de lui, à travers les lacets de la route, il entrevoyait vaguement, comme au fond d'un abîme, un amas de toits d'ardoise et de chaume, du milieu desquels s'élançait un clocher aigu.

Alors, quelques arbres rabougris se montrèrent sur les talus, avec des haies d'ajoncs limitant de maigres champs d'orge ou de blé noir. Puis des chaumières parurent sur la route; Landry pouvait encore distinguer leurs portes au cintre de pierre. L'une d'elles avait des murs égayés de roses trémières d'un rouge profond, et de tournesols flamboyants.

Landry était venu deux ou trois fois dans ce village. Un dimanche, il avait entendu la grand'messe dans l'église gothique datant du xve siècle, où un jubé de pierre bleue finement découpée lui avait causé des distractions. Il éprouvait déjà un soulagement à la pensée de pouvoir parler français à l'aubergiste ou au recteur, lorsque la charrette, se détournant de la grande route, prit un chemin de traverse et s'éloigna du village.

Landry se souleva sur son dur coussin, et pria le conducteur de le laisser descendre. Mais un flot de paroles bretonnes l'arrêta, tandis, que d'un geste assuré, le paysan étendait son fouet vers une masse sombre, à peu de distance. C'était un bouquet d'arbres relié à une avenue, et à côté duquel s'élevaient des toits d'ardoise et une mince tourelle en poivrière.

Landry reprit espoir et patience. Quelques minutes après, la charrette s'engageait dans la rustique avenue creusée d'ornières et bordée d'ajoncs, puis s'arrêtait devant une grille de bois derrière laquelle la nuit ne laissait distinguer que confusément des bâtiments irréguliers, un toit monumental, et le sommet pointu de la tourelle.

Il voulut descendre; mais maintenant, il ressentait de vives douleurs. Le paysan, cependant, s'était dirigé à travers la cour jusqu'à la maison. Il en revint presque immédiatement, accompagné d'un homme de haute taille, portant une veste de paysan et un chapeau rond entouré d'un ruban de velours.

—Un accident d'automobile? dit-il en français, s'adressant à Landry.

—Oh! quel soulagement de pouvoir enfin se faire comprendre! s'écria celui-ci. Ce brave homme m'a été très secourable, mais nous ne nous entendions pas.... Voulez-vous, mon ami, lui demander de me conduire à l'auberge, où j'ai hâte de trouver un lit, quel qu'il soit?

—Yvon Magadec a fait preuve d'intelligence en vous amenant chez moi, dit le nouveau venu avec une courtoisie mêlée de dignité. Je suis le maire de Lanrouara, et comme un de mes fils possède un auto, il a pensé que je pourrais vous venir en aide mieux qu'un autre.