—Que prend Mademoiselle? demande la bonne d'un ton leste.
Les yeux de Léna errent sur une liste de mets inconnus, et elle se hâte de dire qu'elle prendra ce qu'a choisi sa cousine.
Le même air vicié, rempli, cette fois, d'émanations culinaires, lui tourne la tête. Elle répond à Mélanie sans la comprendre, puis elle repense à ses achats.
Maintenant, elle se demande si elle en est contente. Mélanie a-t-elle vraiment bon goût? N'aurait-il pas mieux valu croire cette tranquille demoiselle de comptoir, qui lui conseillait d'attendre deux jours pour avoir son complet et son blouson faits sur mesure? Cette étoffe grise n'était-elle pas trop claire?... Ce chapeau mordoré orné d'une rose, un peu commun?...
Elle était trop lasse et trop agitée pour manger. Et puis la pensée d'être si près de Landry lui causait un vertige. Si elle allait l'apercevoir tout à coup!
Mélanie la traîna tout le jour à travers Paris. C'était trop, et les intermèdes désagréables produits par l'attente aux bureaux d'omnibus, la traversée des carrefours, les embarras de voitures l'empêchaient de jouir de l'aspect animé des grandes rues et des boulevards.
Mais, comme tombait la nuit, il arriva une pénible aventure. A la sortie d'une église où était assemblée une foule considérable, Léna et sa parente furent séparées. Dans l'obscurité croissante, la jeune fille ressentit un effroi nerveux. L'attention qu'excitait son costume lui devenait odieuse. Elle allait de côté et d'autre, cherchant Mélanie aux diverses portes; mais les abords en devenaient déserts. Elle rentra dans l'église, parcourut les nefs, sortit anxieuse. Tout était pour elle difficile et nouveau, même arrêter une voiture. Comme, cependant, elle allait se décider à se faire conduire à la gare, et qu'elle glissait sa main dans sa poche pour y prendre son porte-monnaie, elle poussa un cri d'effroi: elle se souvenait maintenant de l'avoir confié à sa cousine. Que faire? Mélanie était sans doute allée l'attendre à la gare.... Ses larmes coulaient sans contrainte, tandis qu'elle allait et venait sur le trottoir. Elle éprouva tout à coup un saisissement en entendant une voix masculine tout près d'elle.
—Pardonnez-moi de vous aborder, Mademoiselle, mais voici quelques instants que je vous vois évidemment embarrassée.... Êtes-vous égarée dans ce quartier? Puis-je vous donner un renseignement?
Les yeux effrayés de Léna rencontrèrent une figure rassurante, celle d'un homme d'une taille élevée, d'un aspect élégant, d'une physionomie sévère. Il tenait son chapeau à la main, et le ton grave et respectueux de ses paroles donna confiance à Léna.
—La parente qui m'accompagnait a été séparée de moi par la foule, il y a déjà quelques minutes, et elle ne revient pas....