—Tante Mélanie, regardez ce tableau!...
Mélanie s'approche, et voit une peinture ternie, enfumée, dont ses mauvais yeux ne saisissent d'abord que les tons gris et verts.
—C'est le Coatlanguy! murmure Léna d'une voix changée.
—Pas possible!
Et la vieille fille cherche en hâte ses lunettes.
Oui, c'est le Coatlanguy, légèrement idéalisé. Le peintre a fait plus puissantes les rainures des chênes, plus fines les sculptures des fenêtres et l'ogive du porche. Mais on ne peut s'y méprendre: c'est l'avenue bordée de fougères rougissantes, c'est la cour avec son vieux puits, c'est le perron avec ses courbes veuves de leurs balustrades, c'est le revêtement de passiflore de la muraille grise, et dans la silhouette qui apparaît sur le seuil du manoir, on reconnaît Alain de Coatlanguy, jeune, mince, de fière mine dans sa veste à boutons.
Léna essaie de déchiffrer la signature.
—Une cholie toile, Mademoiselle, dit le marchand, sortant de l'ombre et dressant sur le trottoir sa taille épaisse, sa figure brune et bouffie. Elle est signée d'Hervé Lebreton, un peintre qui a eu son heure de célébrité. C'est une œuvre de cheunesse, pleine de fraîcheur.
Hervé Lebreton! Le prénom de son père, et le nom patronymique des Coatlanguy....
Léna savait très peu de chose de son père. La répugnance de son oncle à répondre à ses questions, le sentiment de rancune qui perçait dans ses paroles lorsqu'il prononçait le nom de son frère, tout avait convaincu la jeune fille qu'il y avait eu des différends entre eux, et qu'Alain n'avait jamais pardonné à Hervé l'abandon de la terre natale. Elle savait, cependant, qu'il peignait, et gardait en cachette quelques dessins informes, trouvés par hasard.