—Peur, chez ma mère!... Si je suis ainsi vêtu, c'est que, puisque vous devez vous retirer si tôt, j'ai accepté d'aller finir la soirée à l'Opéra avec des amis, et j'ai entraîné mon cousin.... De grâce, n'ayez pas peur, et redevenez vous-même! Je tiens tant à ce que vous plaisiez à ma mère!

Cette parole fut désastreuse. Léna, sans rien définir, eut l'intuition que Landry n'était pas aussi indépendant qu'elle l'avait cru. Cette charmante femme, aux manières suaves, à la voix musicale, était évidemment l'arbitre de son bonheur, à elle, Léna. Et elle sentit non moins vivement qu'il n'y aurait jamais entre elles ni sympathie, ni même un terrain commun sur lequel elles pussent s'entendre.

Mme Desmoutiers commença à causer avec elle, ou plutôt à lui adresser des questions polies, marquées au coin de cette condescendance qui exaspérait secrètement Léna. Il lui semblait qu'une seconde vue lui était donnée, qu'elle lisait dans les pensées de son interlocutrice, et tandis que les douces paroles coulaient comme un flot, elle les interprétait ainsi: «Ce que je vous demande ne m'intéresse pas, et ce que vous répondez m'ennuie profondément; il n'y a rien de commun entre nous: nous sommes d'essences dissemblables, comme une petite bruyère sauvage diffère d'une plante de serre.... Je prétends vous saturer du luxe de ma maison, de la recherche de mes habitudes, des raffinements de mon esprit, et vous jugerez vous-même si vous êtes assez audacieuse pour vous glisser dans notre vie, ou pour entraîner mon fils dans votre sphère rustique.»

Et la pauvre Léna, qui avait paru à Landry si intelligente et si spirituelle au Coatlanguy, répondait par monosyllabes, ne sachant même plus décrire son pays, sans doute parce qu'elle avait conscience de la suprême indifférence, du secret dédain de celle qui l'écoutait.

Landry était au supplice. Il essayait sincèrement de mettre en lumière des facultés qu'il connaissait, de réveiller cette gaieté, cet entrain qu'il avait aimés, de faire surgir en cette personne raidie, gênée, qui cherchait ses paroles et peut-être ses idées, la Léna charmante qu'il avait voulu imposer à sa mère.

Maintenant, son orgueil s'en mêlait. Quelque chose de subtil, dans les manières de Mme Desmoutiers, lui semblait une raillerie. Il avait besoin d'avoir raison, besoin que sa mère et Séverin comprissent ce qu'ils appelaient une folie. Et il en voulait à Léna d'être si peu elle-même, de ne pas se prêter à cette espèce de démonstration qu'il prétendait faire, et il en arrivait à ne plus comprendre lui-même qu'il eût pu l'aimer.

Tout à coup, Mme Desmoutiers renonça à l'effort de cette conversation à bâtons rompus. Se tournant vers Séverin, jusque-là spectateur à peu près impassible de cette sorte de joute, elle commença à lui parler de mille choses parisiennes, naturellement étrangères à Léna: le dernier livre de tel auteur célèbre, une première annoncée aux Français, une exposition dans un cercle à la mode, un bruit de mariage, une élection prochaine à l'Académie. Tout cela fut effleuré légèrement, spirituellement, entre gens parlant la même langue. Léna se sentait encore plus en dehors d'un tel monde. Landry essayait vainement de lui faire place dans cette conversation; ses explications ne servaient qu'à souligner l'incompétence, l'absolue ignorance de la jeune fille.

Au supplice qu'elle endurait se joignaient les petits embarras matériels du repas, et les maladresses involontaires qu'elle commettait. Elle ne savait pas se servir de la spatule à poisson; elle usait mal de certains ustensiles, comme la pelle à foie gras ou le service à glace, et elle lisait sur les traits de Landry une contrariété mal déguisée, tandis qu'il suivait du regard les mouvements de ses mains bien faites, mais étrangement brunes sur la nappe satinée....

Les deux jeunes gens renoncèrent à fumer, et évitèrent ainsi à la pauvre fille la terreur d'un tête-à-tête avec Mme Desmoutiers. Mais elle jetait sur la pendule des regards éplorés; un sourd désespoir envahissait son cœur, elle avait hâte de sortir de cette maison pour pleurer à son aise et regarder en face cette situation inattendue.

Alors Séverin vint s'asseoir près d'elle, et, du même ton respectueux et sympathique qui lui avait donné confiance, la veille, au milieu d'une rue de Paris, il lui parla de la Bretagne et des impressions que lui-même en avait rapportées, quelques années auparavant.