Ceci dit, je vous demande la permission d'aller, un de ces jours, vous lire un travail, fruit de longues études, un nouveau système de philosophie, qui, non seulement explique et décrit l'origine et la fin des choses, mais qui encore passe de beaucoup Zénon et Sénèque, dont le stoïcisme n'est que bagatelle auprès de ma recette morale. Car mon système est prodigieux: il rectifie l'esprit humain, supprime la douleur, donne le bonheur, et couvre de gloire notre cher pays. Je l'appelle Humanitisme, de Humanitas, commencement des choses. Ma première intention révélait une excessive infatuation: je voulais l'appeler Borbisme, de Borba, dénomination aussi vaniteuse que rude à l'oreille. Et d'ailleurs, elle disait moins. Vous verrez, mon cher Braz Cubas, vous verrez que c'est véritablement un monument. Et si quelque chose peut me faire oublier les tristesses de la vie, c'est d'avoir enfin trouvé la vérité et le bonheur. Les voici donc dans la main de l'homme, ces deux fugitives! après tant et tant de siècles de luttes, de recherches, de découvertes, de systèmes et de désillusions, les voici dans la main de l'homme. À bientôt, donc, mon cher Braz Cubas. Bons souvenirs du vieil ami,

JOAQUIM BORBA DOS SANTOS.

Je lus cette lettre, sans la bien comprendre. Elle était accompagnée d'un écrin contenant une belle montre avec mes initiales gravées, et cette dédicace: «Souvenir du vieux Quincas». Je repris la lettre, je la relus en la ponctuant et en la méditant. La restitution de la montre excluait toute idée de mauvaise plaisanterie. La lucidité, la conviction, un peu prétentieuse il est vrai, paraissaient exclure toute présomption de folie. Naturellement, Quincas Borba avait hérité de quelqu'un de ses parents de Minas, et le bien-être l'avait rendu à sa dignité première. C'est peut-être excessif. Il y a des choses que l'on ne retrouve jamais intégralement, mais enfin, il n'était pas impossible qu'il se fût régénéré. Je gardai la lettre et la montre, et j'attendis la philosophie.


[XCII. UN HOMME EXTRAORDINAIRE]

Il est temps que j'en finisse avec les choses extraordinaires. Je venais de mettre de côté la lettre et la montre, quand je reçus la visite d'un homme maigre et commun, porteur d'une lettre de mon beau-frère qui m'invitait à dîner. Le messager était marié avec une sœur de Cotrim, et il arrivait du Nord. Il s'appelait Damasceno, et avait fait le coup de feu pendant la révolution de 1831. Lui-même me raconta tout cela dans l'espace de cinq minutes. Il était parti de Rio à la suite d'un désaccord avec le régent, qui était un âne, un peu moins âne que les ministres qui servirent sous sa direction. D'ailleurs nous étions à la veille d'une autre révolution. À ce point de vue, et quoique ses idées fussent un peu brouillées, je devinai quel était le gouvernement de sa prédilection: un despotisme tempéré, non par des chansons, comme dit l'autre, mais par les panaches de la garde nationale. Je ne pus tout de même deviner s'il préférait le despotisme d'un seul au despotisme de trois, de trente ou de trois cents, Il opinait pour le développement de la traite, et l'expulsion des Anglais. Il aimait beaucoup le théâtre et aussitôt après son arrivée, il était allé au S. Pedro voir représenter un drame superbe, Marie-Jeanne, et une intéressante comédie, Kettly, ou le Tour de Suisse. Il avait aussi beaucoup aimé la Deperini dans Sapho ou Anna Bolena, il ne se souvenait plus bien. Et la Gandiani!... celle-là oui!... Il brûlait d'envie d'entendre Ernani, que sa fille chantait, en s'accompagnant au piano: Ernani, Ernani, involami... Et ce disant, il se levait et commençait à chantonner. Tout cela n'arrivait dans le Nord que comme un vague écho. Sa fille avait un grand désir d'entendre ces opéras! Elle avait une si jolie voix; et un goût! un goût! Quel délice de se retrouver à Rio. Il avait déjà parcouru toute la ville avec une avidité!... Que de souvenirs il y retrouvait! Parole!... en revoyant certains spectacles, les larmes lui montaient aux yeux. Mais jamais plus il ne remettrait le pied à bord. Il avait eu le mal de mer, comme tous les passagers du reste, à l'exception d'un Anglais. Que le diable emporte les Anglais! On ne fera rien qui vaille sans les expédier tout d'abord. Qu'est-ce que l'Angleterre pouvait bien nous faire? Qu'il trouvât quelques personnes de bonne volonté, et en une seule nuit, il se chargeait de l'expulsion de tous ces godemes... Grâce au ciel, il était patriote,—et il se battait la poitrine,—rien d'étonnant à cela; ça tenait de famille: il descendait d'un ancien capitaine très chauvin. Non, certes, il n'était pas le premier venu, et l'occasion échéante, il montrerait bien de quel bois se chauffent les gens tels que lui. Mais il se faisait tard: il était seulement venu me dire qu'on m'attendait sans faute à dîner. Nous aurions alors l'occasion de reprendre la conversation interrompue... Je le reconduisis jusqu'à la porte du salon. Il se retourna pour me dire qu'il sympathisait beaucoup avec moi. Je me trouvais en Europe à l'époque de son mariage. Il avait connu mon père, qui était un fier gaillard, et il s'était trouvé avec lui dans un bal fameux à Praia Grande... Il avait tant de choses à me dire! Mais nous nous retrouverions plus tard, car il était pressé de rapporter ma réponse à Cotrim. Il partit; je fermai la porte sur son dos.


[XCIII. LE DÎNER]

Quel supplice, ce dîner!... Heureusement que Sabine me donna pour voisine de table la fille de Damasceno, Mlle Eulalia ou plus familièrement Nha-lolo, jeune fille gracieuse et seulement un peu timide de prime abord. Elle était sans élégance, mais ses yeux superbes faisaient compensation. Ils n'avaient qu'un tort, celui de ne se détacher de moi que pour s'abaisser sur son assiette. Et Nha-lolo mangeait très peu... Après dîner, elle chanta. Sa voix était suave. Nonobstant le charme, je pris congé. Sabine m'accompagna jusqu'à la porte et me demanda comment je trouvais la fille de Damasceno.

—Comme ci comme ça.