Et j'ai pris pour titre de ce chapitre «Oblivion!» Il est juste que l'on rende tous les honneurs possible à un personnage peu estimé, convive de la dernière heure, mais convive inévitable. Elle le sait bien, la jolie femme qui florissait à l'aurore du règne actuel sous le ministère Paraná, attendu qu'elle est plus rapprochée du triomphe et qu'elle se sent déjà détrônée. Alors, si elle a la dignité d'elle-même, elle ne s'entête pas à réveiller les attentions mortes ou défaillantes. Elle ne cherche pas dans les regards d'aujourd'hui les mêmes hommages que lui prodiguaient les regards d'autrefois, quand d'autres commençaient la promenade de la vie, l'âme allègre et le pied léger. Tempora mutatitur! Le même tourbillon emporte les feuilles sèches et les loques du chemin, sans exception ni pitié. Et les gens philosophes n'envient point, mais plaignent plutôt ceux qui ont pris leur place dans la voiture, parce qu'à leur tour ils seront mis à pied par le conducteur Oblivion. Et tout cela à seule fin de dérider la planète Saturne, qui promène son ennui dans l'espace.


[CXXXV. INUTILITÉ]

Mais, ou je me trompe fort, ou je viens d'écrire chapitre inutile.


[CXXXVI. LE SHAKO]

Et qui sait! peut-être que non. Il résume les réflexions que je fis le jour suivant à Quincas Borba, en ajoutant que je me sentais découragé, et un tas d'autres choses tristes. Mais ce philosophe, avec l'éminent bon sens qui le caractérisait, me cria que je me laissais glisser sur la route fatale de la mélancolie.

—Mon cher Braz, me dit-il, ne te laisse pas affoler par ces vapeurs. Que diable! il faut être un homme! être fort, lutter, vaincre, briller, dominer! Cinquante ans: c'est l'âge de la science et du gouvernement. Courage! Braz Cubas, ne te laisse pas déprimer. Qu'est-ce qu'elle peut bien te faire, cette succession de fleurs ou de ruines? Jouis de la vie: et n'oublie pas qu'il n'est pire philosophie que celle des pleurnicheurs qui se couchent sur les rives d'un fleuve pour se plaindre du cours incessant de l'onde. C'est son métier de ne s'arrêter jamais. Conforme-toi à cette loi, et tâche d'en tirer parti.

L'autorité d'un grand philosophe se révèle dans les plus petites choses. Les paroles de Quincas Borda eurent le don de secouer ma torpeur morale et mentale. Allons! montons au pouvoir! il en est temps. Jamais, jusqu'alors, je n'étais intervenu dans de grands débats. Je briguais le portefeuille par des amabilités, des thés, des commissions et des votes. Et le porte-feuille ne venait pas. Il fallait me rendre maître de la tribune.

J'allai doucement. Trois jours plus tard, comme on discutait le budget de la justice, je profitai de la circonstance pour demander modestement au ministre s'il ne jugeait pas opportun de diminuer la hauteur des shakos de la garde nationale. Ce n'était pas une demande de bien grande importance; mais je prouvai néanmoins que j'étais capable de discuter les affaires de l'État. Je citai Philopœmen, qui fit substituer les brodequins trop étroits de ses soldats, et leurs lances trop légères; et l'histoire ne jugea pas ces petits faits indignes d'être enregistrés. La hauteur de nos shakos devait être modifiée, au nom de l'esthétique et au nom de l'hygiène. Leur poids pouvait être fatal pendant les revues, sous l'ardeur du soleil. L'un des préceptes d'Hippocrate étant qu'il faut avoir la tête fraîche, il était cruel d'obliger un individu, pour une simple considération d'uniforme, à risquer sa santé et sa vie, et par conséquent l'avenir de sa famille. La Chambre et le gouvernement devaient se souvenir que la garde nationale était le soutien de la liberté et de l'indépendance, et que les citoyens appelés à un service pénible, fréquent, et qui plus est gratuit, avaient droit à ce qu'on leur donnât un uniforme léger et commode. J'ajoutai que la lourdeur du shako faisait courber le front des citoyens qui devaient au contraire l'élever avec fierté devant le pouvoir. Et je pérorai avec cette pensée: le saule, qui incline ses rameaux vers la terre, est l'arbre des cimetières; le palmier droit et ferme, est l'arbre du désert, des places et des jardins.