Je publiai le journal. Vingt-quatre heures après son apparition, je lus dans un autre une déclaration de Cotrim, disant en substance que, bien qu'étranger à tous les partis, il jugeait devoir déclarer hautement qu'il n'avait aucune part directe ou indirecte dans la publication de la feuille de son beau-frère, le Dr Braz Cubas, dont il désapprouvait entièrement les idées et les procédés en cette circonstance. Le ministère actuel, comme d'ailleurs n'importe quel autre composé de gens aussi éminents, lui paraissait propre à faire le bonheur de la nation.
Je n'en pouvais croire mes yeux. Je me les frottai deux ou trois fois. Puis je relus la déclaration inopportune, insolite et énigmatique. S'il était étranger aux partis, que pouvait bien lui faire un incident aussi banal que la publication d'un nouveau journal? Est-on donc obligé de déclarer par la voie des journaux si l'on est ou non favorable à un ministère? Réellement l'intrusion de Cotrim dans cette affaire était aussi mystérieuse que son agression personnelle. Nos relations s'étaient toujours maintenues dans les meilleurs termes, après notre réconciliation. Nous n'avions plus eu l'ombre d'un dissentiment. Bien au contraire, je lui avais rendu des services; comme par exemple, alors que j'étais député, l'obtention pour lui d'une fourniture à la marine, qui continuait encore, et qui, suivant ses propres calculs, et comme il me l'avait dit deux ou trois semaines auparavant, devait lui donner en trois ans près de deux cents contos de reis. Le souvenir du bienfait ne l'avait point empêché de renier publiquement son beau-frère. Il devait avoir un motif bien puissant pour venir si mal à propos manifester son ingratitude, j'avoue que c'était pour moi un problème insoluble...
[CXLVIII. THÉORIE DU BIENFAIT]
...Si insoluble que Quincas Borba lui-même n'en put sortir, après l'avoir étudié longuement et avec attention.
—Bah! dit-il, tous les problèmes ne valent pas cinq minutes d'attention.
Quant à l'accusation d'ingratitude, il la rejeta entièrement, non pas comme improbable, mais parce qu'elle ne concordait pas avec les conclusions d'une bonne philosophie humaniste.
—Tu ne nieras pas, me dit-il, que la satisfaction du bienfaiteur est toujours bien supérieure à celle de l'individu qui bénéficie du bienfait. Une fois que l'effet essentiel est produit, c'est-à-dire dès que la privation a cessé, l'organisme revient à son état antérieur d'indifférence. Suppose que tu aies trop serré la boucle de ton pantalon. Pour échapper au supplice, tu la desserres, tu respires, tu savoures un court instant de jouissance, après quoi, ton organisme retourne à sa primitive indifférence, sans que tu conserves le souvenir des doigts qui t'ont rendu service.
La mémoire n'est pas une plante aérienne; elle meurt quand elle n'a pas de terrain solide où pousser des racines. L'espérance de faveurs nouvelles empêche bien celui qui en a reçu une première de l'oublier complètement. Mais ce phénomène, l'un des plus admirables d'ailleurs que la philosophie puisse trouver sur son chemin, s'explique par la mémoire des privations antérieures, ou, pour user d'une autre formule, par la privation qui se prolonge dans la mémoire, laquelle répercute la gêne passée et conseille de ne point perdre la possibilité d'un remède opportun. Je ne dis pas qu'en dehors de cette circonstance la mémoire du bienfait ne puisse subsister, accompagnée d'une affection plus ou moins intense; mais c'est là une véritable aberration, sans aucune valeur aux yeux du philosophe.
—Mais, répliquai-je, s'il n'y a aucune raison pour que celui qui a reçu un bienfait en conserve le souvenir, il y en a bien moins encore pour que ce bienfait subsiste dans le souvenir du bienfaiteur.