—Mon parrain? c'est S. Exc. le colonel Paulo Vaz Lobo Cezar de Andrade e Souza Rodrigues de Mattos; ma marraine c'est S. Exc. Dona Maria Luiza de Macedo Rezende e Souza Rodrigues de Mattos.

—Il est extraordinaire, ce petit, s'écriaient les assistants.

Mon père était du même avis, et ses yeux brillaient d'orgueil; il passait la main sur mon front, me regardait longtemps avec tendresse satisfait de lui-même.

Je ne sais pas trop non plus quand je fis mes premiers pas; mais ils furent prématurés: peut-être pour presser la nature, m'obligea-t-on de bonne heure à m'accrocher aux chaises, ou me tenait-on par ma robe, ou me donna-t-on un cerceau. «Allons! tout seul!»... me disait ma bonne. Et moi, attiré par le hochet de fer-blanc que ma mère agitait devant moi, j'allais de l'avant, tombant par-ci, tombant par-là; et je marchais, probablement mal; mais enfin je marchais, et j'ai continué par la suite.


[XI. L'ENFANT EST LE PÈRE DE L'HOMME]

Je grandis; ma famille n'y fut pour rien. Je grandis naturellement, comme les magnolias et les chats. Les chats sont peut-être moins madrés, et sûrement les magnolias sont moins dissipés que je ne l'étais. Un poète disait que l'enfant est le père de l'homme. S'il en est ainsi, étudions quelques traits de mon enfance.

J'avais cinq ans à peine, et déjà l'on m'avait surnommé «l'Endiablé»; et vraiment je méritais ce titre. Je fus un des plus terribles gamins de ma génération: malin, indiscret, turbulent et volontaire. Par exemple un jour qu'une esclave me refusa une cuillerée de confiture de coco qu'elle était en train de préparer, je lui mis la tête en capilotade; et non content de cette méchanceté, je lançai une poignée de cendre dans le chaudron; puis, pour comble, j'allai raconter à ma mère que l'esclave avait gâté la confiture par simple perversité. J'avais alors six ans à peine. Prudencio, un petit mulâtre élevé à la maison, me servait de monture. Il se mettait à quatre jambes, les mains à terre, je lui glissais une corde entre les dents, en guise de frein; je lui montais sur le dos; puis le fustigeant avec une baguette, je lui faisais faire mille tours à droite et à gauche et il obéissait, en gémissant parfois; mais enfin il obéissait sans rien dire ou en murmurant un «aï! aï! Nhonhô» auquel je répondais en lui disant: «Vas-tu te taire, animal!» Cacher le chapeau des gens qui venaient nous voir, mettre des queues en papier aux personnes graves, ou les tirer par la perruque; faire des pinçons sur le bras des matrones, et autres exploits du même genre, étaient certainement des preuves d'un caractère indocile; mais je me figure que c'était en même temps des manifestations d'un esprit robuste, car mon père m'avait en grande admiration. En public il me réprimandait bien, pour la forme; mais en particulier, il me couvrait de baisers.

Il ne faudrait pas croire cependant que j'aie passé le reste de ma vie à casser des têtes ou à cacher des couvre-chefs. Mais que je sois demeuré opiniâtre, égoïste, et que j'aie toujours aimé à me moquer un peu des gens, c'est la pure et simple vérité. Si je n'ai point toujours caché leurs chapeaux, je les ai toujours un peu tirés par la perruque.

Je me suis toujours intéressé aussi à la contemplation des injustices humaines avec une tendance à les atténuer, à les expliquer, à les classer par catégories, non pas suivant un étalon rigide, mais en les considérant comme le produit des circonstances et du milieu. Ma mère m'éduquait à sa façon, en me faisant apprendre par cœur des préceptes et des oraisons. Mais c'était le sang et les nerfs qui me gouvernaient bien plus que toutes les prières; et les règles de morale perdaient l'âme qui les fait vivre pour se réduire à de simples formules. Le matin avant la bouillie, le soir avant de m'endormir, je demandais à Dieu de me pardonner mes offenses comme je pardonnais à ceux qui m'avaient offensé; mais entre la matinée et la soirée, je faisais quelque grave espièglerie, et mon père, après le premier mouvement de mauvaise humeur, me donnait de petites tapes en me disant: «Ah! polisson! ah! polisson!»