En entendant cette voix universelle, j'éprouvais une délicieuse sensation dans tout mon organisme. J'entrai, j'allai m'asseoir sur un banc, tout en ruminant cette pensée. C'est Virgilia qui serait contente! Quelques instants plus tard, je vis s'approcher de moi un individu qui ne m'était pas inconnu. Je le connaissais, mais d'où?

Figurez-vous un homme de trente-huit à quarante ans, haut, maigre et pâle. Ses vêtements, abstraction faite de la forme, paraissaient revenus de la captivité de Babylone; son chapeau était contemporain de celui de Gessle. Imaginez maintenant une redingote plus large que ne comportaient les chairs, ou plus littéralement les os, du nouveau venu. La couleur noire du vêtement passait au jaune terne. Il n'en restait que la corde. Trois boutons avaient subsisté sur une rangée de huit. Les pantalons, de toile grise, étaient fortement marqués aux genoux, et s'effrangeaient sous la friction d'un talon qui appartenait à un soulier dépourvu de miséricorde et de cirage. À son cou flottait une cravate aux pointes bicolores, mais déteintes, et qui s'enroulait autour d'un col qui datait de huit jours. Je crois bien qu'il portait aussi un gilet, un gilet de soie obscure, déchiré par espaces et déboutonné.

—Je parie que vous ne me reconnaissez pas, Monsieur le Docteur Cubas? me dit-il.

—Non, je ne vous remets pas...

—Je suis Borba, Quincas Borba.

Je fis un mouvement de recul... Qui me donnera le verbe solennel d'un Bossuet ou d'un Vieira, pour dire une si complète désolation. C'était Quincas Borba, le gracieux enfant d'un autre temps, mon ancien condisciple, si intelligent et de si bonne famille. Quincas Borba! impossible! cela ne pouvait être. Je ne pouvais arriver à me persuader que cette misérable figure, cette barbe poivre et sel, que ce truand vieux avant l'âge, que toute cette ruine constituât le Quincas Borba que j'avais connu autrefois. Et pourtant, c'était lui. Les yeux conservaient encore l'expression d'un autre temps; le sourire n'avait point perdu l'ironie caractéristique. D'ailleurs il supporta tranquillement mon ébahissement. Au bout de quelques instants, je détournai les regards. Si son aspect était répugnant, la comparaison était abasourdissante.

—Pas besoin de longs commentaires, n'est-ce pas? vous devinez tout: une vie de misère, de tribulations et de luttes. Vous rappelez-vous nos réunions où je jouais le rôle de roi? Quelle dégringolade! Me voilà passé mendiant.

Haussant les épaules et la main droite, d'un air d'indifférence, il paraissait résigné aux coups de la fortune, et peut-être même satisfait. Oui content, et, en tous cas, impassible. Ce n'était ni la résignation chrétienne, ni l'acceptation philosophique. La misère lui avait recouvert l'âme de durillons, au point qu'il avait perdu la sensation de la boue. Il traînait ses haillons comme autrefois la pourpre: avec je ne sais quelle grâce indolente.

—Venez me voir, lui dis-je; je tâcherai de vous trouver quelque chose.

Un sourire magnifique entr'ouvrit ses lèvres.