—Faites entrer.

La baronne fit son entrée au bout d'un instant. Je ne sais si elle s'attendait à me voir. Mais il est impossible de montrer plus de surprise qu'elle ne fit.

—Quelle excellente rencontre! Qu'êtes-vous donc devenu qu'on ne vous voit nulle part? Hier je croyais bien vous apercevoir au théâtre. La Candiani était exquise. Quelle charmeuse! Elle vous plaît? C'est naturel. Les hommes sont tous les mêmes. Le baron me disait hier dans notre loge qu'une Italienne vaut cinq Brésiliennes. Quel toupet! et chez un vieux, ce qui est bien pis. Mais pourquoi donc n'étiez-vous pas au théâtre?

—Le mal de tête.

—Allons donc! une amourette, je parie. Qu'en dites-vous, Virgilia? Et bien! mon cher, hâtez-vous, car vous devez friser la quarantaine. Vous n'avez pas encore quarante ans?

—Je ne puis vous dire exactement. Mais si vous me permettez, je vais allez consulter mon extrait de naissance.

—Faites, faites...

Et, me tendant la main:

«Jusqu'à quand?... Samedi nous restons chez nous. Le baron me parle sans cesse de vous...»

En me retrouvant dans la rue, je me repentis d'être parti. La baronne était une des personnes qui avaient sur nous les pires soupçons. Bien qu'elle eût cinquante ans, elle n'en paraissait pas plus de quarante; et rieuse, fine et élégante, elle conservait des vestiges de son ancienne beauté. Elle ne parlait pas constamment, mais elle possédait grand art d'écouter et d'observer. Elle se courbait alors sur sa chaise, en dégainant son long regard aigu. Autour d'elle, on continuait à parler, à gesticuler sans défiance; elle regardait, poussant l'astuce au point de rentrer parfois en elle-même la flamme mobile ou fixe de ses yeux, en laissant tomber les paupières. Mais alors ses cils étaient autant de persiennes par où elle continuait de scruter l'âme et la vie des gens.