—Allons! pardonne-lui, dis-je.
—Comment donc, maître! Vos désirs sont des ordres. Rentre à la maison, ivrogne.
Je sortis du groupe, où l'on me regardait avec stupéfaction tout en faisant des conjectures. Je poursuivis mon chemin en déroulant une infinité de réflexions, dont je regrette d'avoir perdu le souvenir. C'eût été matière à un chapitre intéressant et probablement assez gai, comme je les aime: c'est même un faible chez moi. À première vue, l'épisode était ignorable. Mais en l'approfondissant, en y mettant le bistouri, j'y trouvai un côté comique, fin et même profond. C'était un moyen pour Prudencio de se libérer des coups qu'il avait lui-même reçus, Il les transmettait tout simplement. Enfant, je montais à cheval sur son dos, je mettais un mors dans sa bouche, je le rossais sans la moindre pitié. Il gémissait et peinait. Maintenant qu'il était libre, qu'il disposait de ses bras et de ses jambes, qu'il pouvait, à son gré, travailler, se reposer, dormir, délivré des menottes de son ancienne condition, maintenant, il prenait sa revanche. Il avait acheté un esclave à son tour, et lui payait avec usure les sommes qu'il avait reçues de moi. Voyez donc les subtilités de ce maraud.
[LXIX. UN GRAIN DE FOLIE]
Cette histoire me fait penser à un fou qui s'appelait Romualdo et qui disait être Tamerlan. C'était son unique manie, dont l'origine était singulière.
—Je suis, disait-il, l'illustre Tamerlan. Naguère, je n'étais que Romualdo; mais étant tombé malade, j'ai pris tant de tartre[3], tant de tartre, tant de tartre que je suis devenu Tartare, et même roi des Tartares. Le tartre a la propriété de naturaliser les gens.
Le pauvre Romualdo! on riait de ses réponses, mais je suppose que le lecteur n'en rira pas plus que moi. Je n'y trouve aucun sel. C'était drôle de l'entendre. Mais quand on lit son histoire, contée, comme cela, à propos de coups de fouet reçus et transmis, on doit penser qu'il vaut mieux retourner dans la petite maison de la rue de la Gamboa. Laissons là Romualdo et Prudencio.