—Où sommes-nous?
—Nous avons passé l'Éden.
—Arrêtons-nous alors sous la tente d'Abraham.
—Mais puisque nous allons en arrière, répartit ma monture en se moquant de moi.
Je demeurai ahuri et vexé. Le voyage me parut décidément extravagant et sans intérêt, le froid incommode, le moyen de locomotion brutal et le but inaccessible. De plus,—imagination de malade,—je me disais qu'en supposant même que nous y arrivions, il n'était pas impossible que les siècles, irrités de cette profanation, nous déchirassent entre leurs ongles, qui devaient être séculaires comme eux. Tandis que je me livrais à ces réflexions, nous dévorions l'espace, et la plaine fuyait sous nos pieds. Enfin l'animal s'arrêta, et je pus regarder autour de moi. Regarder seulement, car je ne vis rien, hors l'immense linceul de neige qui couvrait alors le ciel même, demeuré jusque-là limpide. Par moment, j'entrevoyais quelque énorme plante agitant au vent ses larges feuilles. Le silence était sépulcral. On eût dit que la vie des êtres se figeait en présence de l'homme.
Et voici qu'un visage énorme (tombait-il du ciel? sortait-il de terre, je ne sais), un visage de femme, fixant sur moi des regards rutilants comme le soleil, m'apparut. Il avait l'ampleur des solitudes sauvages et il échappait à la compréhension humaine, car ses contours se perdaient dans l'ambiance, et ce qui paraissait opaque était tout simplement diaphane. Dans ma stupéfaction, je ne dis rien, je ne poussai pas un cri. Mais au bout d'un instant, dans ma curiosité délirante, je lui demandai son nom.
—Je suis, comme il te plaira, la Nature ou Pandore. Je suis ta mère et ton ennemie.
En entendant ces mots, je reculai un peu, pris d'épouvante. La figure poussa un large éclat de rire, qui fit autour de nous l'effet d'une tempête. Les plantes se contorsionnèrent, et un long gémissement rompit le silence.
—Ne crains rien, me dit-elle; mon inimitié ne tue pas. C'est au contraire par la vie qu'elle s'affirme. Tu vis: je ne te souhaite pas d'autre mal.
—Vis-je vraiment? demandai-je en enfonçant mes ongles dans ma chair, pour me certifier de ma propre existence.