—Je sais que cette fois-ci vous allez vous mettre à traduire Cicéro, me dit-il en apprenant mon voyage.
—Cicéro! s'écria Sabine.
—Mais oui, votre frère est un excellent latiniste. Il traduit Virgile à la lecture. Remarquez que j'ai dit Virgile et non Virgilia... Ne confondons pas.
Et il riait d'un gros rire, bas et frivole. Sabine me regarda; elle craignait quelque réplique de ma part; quand elle me vit sourire, elle fit de même et se détourna pour cacher son geste. Les autres personnes présentes me considéraient avec indulgence et sympathie. Il était clair qu'on ne leur avait rien appris qu'ils ne sussent de longue date. Mes amours étaient bien plus connues que je ne pouvais le supposer. Et pourtant je souris, d'un sourire court, fugitif et bavard comme les pies de Cintra. Virgilia était une belle faute, et rien n'est plus facile à confesser. Au commencement, je prenais une mine renfrognée, quand on y faisait allusion. Mais en réalité je sentais au dedans de moi une impression suave et flatteuse. Une fois pourtant, il m'arriva de sourire, et je continuai dans la suite. Comment expliquer ce phénomène? Pour moi je ne trouve qu'une explication plausible: tout d'abord, mon contentement, étant intérieur, était pour ainsi dire en bourgeon. Avec le temps il s'épanouit en une fleur, et apparut aux yeux de tous. Simple question de botanique.
[LXXXIII. 13]
Cotrim m'arracha à ces agréables pensées en m'emmenant dans l'embrasure de la fenêtre. «Voulez-vous un conseil? me dit-il, n'entretenez pas ce voyage: ce serait insensé et périlleux.
—Pourquoi?
—Ne faites pas l'ignorant. Ce serait dangereux, fort dangereux. Ici, dans la capitale, une intrigue comme la vôtre disparaît dans la multitude des intérêts et des gens. Mais en province, le cas est autre. Quand il s'agit de personnages politiques, il se complique encore. Les journaux de l'opposition s'empareront de l'aventure, dès qu'ils en auront vent; on en fera des gorges chaudes, on vous tournera en ridicule.
—Mais je ne comprends pas bien...