Non, mon ami, non, je ne vous fais pas de reproches, je n'en fais pas même à l'auteur de tous nos désastres. Dès qu'un être est atteint par le malheur, il devient sacré pour moi, et Frédéric est dans un état trop affreux pour que l'amertume de ma douleur tourne contre lui; mais mon âme est brisée de tristesse, et je n'ai point d'expressions pour ce que j'éprouve. Claire était le flambeau, la gloire, le délice de ma vie; si je la perds, tous les liens qui me restent me deviendront odieux; mes enfans, oui, mes enfans eux-mêmes ne seront plus pour moi qu'une charge pesante: chaque jour, en les embrassant, je penserai que ce sont eux qui m'empêchent de la rejoindre; dans ma profonde douleur, je rejette, et leurs caresses, et les jouissances qu'ils me promettaient, et tous les noeuds qui m'attachent au monde; et mon âme désespérée déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.
Ah! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de piété, ce ne sont point eux qui l'affaiblissent; au contraire, les âmes passionnées comme la sienne ont besoin d'aliment, et cherchent toujours leurs ressources ou très-loin ou très-près d'elles, dans les idées religieuses ou dans les idées sensibles, et le vide terrible que l'amour y laisse ne peut être rempli que par Dieu même.
Annoncez-moi à Claire; je compte partir dans deux ou trois jours. Fiez-vous à ma foi, je saurai respecter votre volonté, ma parole et l'état de mon amie, et elle ignorera toujours que son époux, cessant un moment de l'apprécier, la traita comme une femme ordinaire.
LETTRE XLV.
ELISE A M. D'ALBE.
O mon cousin! Frédéric est parti, et je suis sûre qu'il est allé chez vous, et je tremble que cette lettre, que je vous envoie par un exprès, n'arrive trop tard, et ne puisse empêcher les maux terribles qu'une explication entraînerait après elle. Comment vous peindre la scène qui vient de se passer? Aujourd'hui, pour la première fois, Frédéric m'a accompagnée dans une maison étrangère: muet, taciturne, son regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part à rien de ce qui se faisait autour de lui, et répondait à peine quelques mots au hasard aux différentes questions qu'on lui adressait. Tout à coup un homme inconnu prononce le nom de madame d'Albe, il dit qu'il vient de chez elle, qu'elle est mal, mais très-mal….. Frédéric jette sur moi un oeil hagard et interrogatif, et voyant des larmes dans mes yeux, il ne doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cet homme et le questionne. En vain je l'appelle, en vain je lui promets de lui tout dire, il me repousse avec violence en s'écriant: "Non, vous m'avez trompé, je ne vous crois plus…" L'homme qui venait de parler, et qui n'avait été chez vous que pour des affaires relatives à votre commerce, étourdi de l'effet inattendu de ce qu'il a dit, hésite à répondre aux questions pressantes de Frédéric. Cependant, effrayé de l'accent terrible de ce jeune homme, il n'ose résister ni à son ton ni à son air. "Ma foi, dit-il, madame d'Albe se meurt, et on assure que c'est à cause de l'infidélité d'un jeune homme qu'elle aimait, et que son mari a chassé de chez elle."
A ces mots, Frédéric jette un cri perçant, renverse tout ce qui se trouve sur son passage, et s'élance hors de la chambre; je me précipite après lui, je l'appelle: c'est au nom de Claire que je le supplie de m'entendre, il n'écoute rien, nulle force ne peut le retenir, il écrase tout ce qui s'oppose à sa fuite; je le perds de vue, je ne l'ai plus revu, et j'ignore ce qu'il est devenu; mais je ne doute point qu'il n'ait porté ses pas vers l'asile de Claire, je tremble qu'elle ne le voie; la surprise, l'émotion épuiseraient ses forces. O mon ami! puisse ma lettre arriver à temps pour prévenir un pareil malheur! L'insensé, dans son féroce délire, il ne songe pas que son apparition subite peut tuer celle qu'il aime. Ah! s'il se peut, empêchez-les de se voir, repoussez-le de votre maison; qu'il ne retrouve plus en vous ce père indulgent qui justifiait tous ses torts; faites tonner l'honneur outragé, accablez-le de votre indignation: que vous font sa fureur, ses imprécations, sa douleur même? Songez que c'est lui qui est le meurtrier de Claire, que c'est lui qui a porté le trouble dans cette âme céleste, et qui a terni une réputation sans tache; car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas l'écho fidèle de l'opinion publique? Ce monde barbare, odieux et injuste, a déshonoré mon amie; sans égard pour ce qu'elle fut, il la juge à la rigueur sur de trompeuses apparences, mais ne distingue pas la femme tendre et irréprochable de la femme adultère. Eh! quand ma Claire retrouverait toutes ses forces contre l'amour, en aurait-elle contre la perte de l'estime publique? Celle qui la respecta toujours, qui la regardait comme le plus bel ornement de son sexe, pourrait-elle vivre après l'avoir perdue? Non, Claire, meurs, quitte une terre qui ne sut pas te connaître, et qui n'était pas digne de te porter: abreuvée de larmes et d'outrages, va demander au ciel le prix de tes douleurs, et que les anges, empressés auprès de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur semblable.
Ici finissent les lettres de Claire; le reste est un récit écrit de la main d'Elise. Sans doute elle en aura recueilli les principaux traits de la bouche de son amie, et elle les aura confiés au papier, pour que la jeune Laure, en les lisant un jour, pût se préserver des passions dont sa déplorable mère avait été la victime.
Il était tard, la nuit commençait à s'étendre sur l'univers; Claire, faible et languissante, s'était fait conduire au bas de son jardin, sous l'ombre des peupliers qui couvrent l'urne de son père, et où sa piété consacra un autel à la Divinité. Humblement prosternée sur le dernier degré, le coeur toujours dévoré de l'image de Frédéric, elle implorait la clémence du ciel pour un être si cher, et des forces pour l'oublier. Tout à coup une marche précipitée l'arrache à ses méditations, elle s'étonne qu'on vienne la troubler; et, tournant la tête, le premier objet qui la frappe c'est Frédéric! Frédéric pâle, éperdu, couvert de sueur et de poussière. A cet aspect, elle croit rêver, et reste immobile comme craignant de faire un mouvement qui lui arrache son erreur. Frédéric la voit et s'arrête, il contemple ce visage charmant qu'il avait laissé naguère brillant de fraîcheur et de jeunesse, il le retrouve flétri, abattu; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le sceau de la mort est déjà empreint dans tous ses traits: il veut parler, et ne peut articuler un mot; la violence de la douleur a suspendu son être. Claire, toujours immobile, les bras étendus vers lui, laisse échapper le nom de Frédéric: à cette voix il retrouve la chaleur et la vie, et saisissant sa main décolorée: "Non, s'écrie-t-il, tu ne l'as pas cru que Frédéric ait cessé de t'aimer. Non, ce blasphème horrible, épouvantable, a été démenti par ton coeur. O ma Claire! en te quittant, en renonçant à toi pour jamais, en supportant la vie pour t'obéir, j'avais cru avoir épuisé la coupe amère de l'infortune; mais si tu as douté de ma foi, je n'en ai goûté que la moindre partie………. Parle donc, Claire, rassure-moi, romps ce silence mortel qui me glace d'effroi." En disant ces mots, il la pressait sur son sein avec ardeur. Claire, le repoussant doucement, se lève, fixe les yeux sur lui, et le parcourant long-temps avec surprise: "O toi, dit-elle, qui me présentes l'image de celui que j'ai tant aimé, toi, l'ombre de ce Frédéric dont j'avais fait mon dieu! dis, descends-tu du céleste séjour pour m'apprendre que ma dernière heure approche? et es-tu l'ange destiné à me guider vers l'éternelle région? — Qu'ai-je entendu? lui répond Frédéric, est-ce toi qui me méconnais? Claire, ton coeur est-il donc changé comme tes traits, et reste-t-il insensible auprès de moi? — Quoi! il se pourrait que tu sois toujours Frédéric! s'écrie-t-elle; mon Frédéric existerait encore? On me l'avait dit perdu, l'amitié m'aurait-elle donc trompée? — Oui, interrompit-il avec véhémence, une affreuse trahison me faisait paraître infidèle à tes yeux, et te peignait à moi gaie et paisible; on nous faisait mourir victimes l'un de l'autre, on voulait que nous enfonçassions mutuellement le poignard dans nos coeurs. Crois-moi, Claire, amitié, foi, honneur, tout est faux dans le monde; il n'y a de vrai que l'amour; il n'y a de réel que ce sentiment puissant et indestructible qui m'attache à ton être, et qui dans ce moment même te domine ainsi que moi: ne le combats plus, ô mon âme! livre-toi à ton amant; partage ses transports, et sur les bornes de la vie où nous touchons l'un et l'autre, goûtons, avant de la quitter, cette félicité suprême qui nous attend dans l'éternité." Frédéric dit, et saisissant Claire, il la serre dans ses bras, il la couvre de baisers, il lui prodigue ses brûlantes caresses; l'infortunée, abattue par tant de sensations, palpitante, oppressée, à demi-vaincue par son coeur et par sa faiblesse, résiste encore, le repousse et s'écrie: "Malheureux! quand l'éternité va commencer pour moi, veux-tu que je paraisse déshonorée devant le tribunal de Dieu! Frédéric, c'est pour toi que je t'implore, la responsabilité de mon crime retombera sur ta tête. — Eh bien! je l'accepte, interrompit-il d'une voix terrible, il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la possession de Claire; qu'elle m'appartienne un instant sur la terre, et que le ciel m'écrase pendant l'éternité!" L'amour a doublé les forces de Frédéric, l'amour et la maladie ont épuisé celles de Claire. Elle n'est plus à elle, elle n'est plus à la vertu; Frédéric est tout, Frédéric l'emporte….. Elle l'a goûté dans toute sa plénitude, cet éclair de délice qu'il n'appartient qu'à l'amour de sentir; elle l'a connue, cette jouissance délicieuse et unique, rare et divine comme le sentiment qui l'a créée: son âme, confondue dans celle de son amant, nage dans un torrent de volupté. Il fallait mourir alors: mais Claire était coupable, et la punition l'attendait au réveil. Qu'il fut terrible! quel gouffre il présenta à celle qui vient de rêver le ciel! Elle a violé la foi conjugale! elle a souillé le lit de son époux! la noble Claire n'est plus qu'une infâme adultère! Des années d'une vertu sans tache, des mois de combats et de victoires sont effacés par ce seul instant! elle le voit, et n'a plus de larmes pour son malheur, le sentiment de son crime l'a dénaturée; ce n'est plus cette femme douce et tendre dont l'accent pénétrant maîtrisait l'âme des êtres sensibles, et en créait une aux indifférens; c'est une femme égarée, furieuse, qui ne peut se cacher sa perfidie, et qui ne peut la supporter. Elle s'éloigne de Frédéric avec horreur, et élevant ses mains tremblantes vers le ciel: "Eternelle justice! s'écrie-t-elle, s'il te reste quelque pitié pour la vile créature qui ose t'implorer encore, punis le lâche artisan de mon malheur; qu'errant, isolé dans le monde, il y soit toujours poursuivi par l'ignominie de Claire et les cris de son bienfaiteur! Et toi, homme perfide et cruel, contemple ta victime, mais écoute les derniers cris de son coeur; il te hait, ce coeur, plus encore qu'il ne t'a aimé; ton approche le fait frémir, et ta vue est son plus grand supplice; éloigne-toi, va, ne me souille plus de tes indignes regards." Frédéric, embrasé d'amour et dévoré de remords, veut fléchir son amante: prosterné à ses pieds, il l'implore, la conjure; elle n'écoute rien; le crime a anéanti l'amour, et la voix de Frédéric ne va plus à son coeur. Il fait un mouvement pour se rapprocher d'elle; effrayée, elle s'élance auprès de l'autel divin, et l'entourant de ses bras, elle dit: "Ta main sacrilége osera-t-elle m'atteindre jusqu'ici? Si ton âme basse et rampante n'a pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la terre, respecte au moins le ciel, et que ton impiété ne vienne pas m'outrager jusque dans ce dernier asile. C'est ici, ajouta-t-elle dans un transport prophétique, que je jure que cet instant où je te vois est le dernier où mes yeux s'ouvriront sur toi; si tu demeures encore, je saurai trouver une mort prompte, et que le ciel m'anéantisse à l'instant où tu oserais reparaître devant moi."
Frédéric, terrassé par cette horrible imprécation, et frémissant que le moindre délai n'assassine son amante, s'éloigne avec impétuosité. Mais à peine est-il hors de sa vue, qu'il s'arrête; il ne peut sortir du bois épais qui les couvre, sans l'avoir entendue encore une fois, et élevant la voix, il s'écrie: "O toi, que je ne dois plus revoir! toi qui, d'accord avec le ciel, viens de maudire l'infortuné qui t'adorait! toi qui, pour prix d'un amour sans exemple, le condamnes à un exil éternel! toi, enfin, dont la haine l'a proscrit de la surface du monde, ô Claire! avant que l'immensité nous sépare à jamais, avant que le néant soit entre nous deux, que j'entende encore ton accent, et au nom du tourment que j'endure, que ce soit un accent de pitié!…….. " Il se tait, il ne respire pas, il étouffe les horribles battemens de son coeur pour mieux écouter, il attend la voix de Claire…… Enfin ces mots faibles, tremblans, et qui percent à peine le repos universel de la nature, viennent frapper ses oreilles et calmer ses sens: Va, malheureux, je te pardonne.