Cela t'amuse donc beaucoup que je te parle de Frédéric? et par une espèce de contradiction je n'ai presque rien à t'en dire aujourd'hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois guère qu'aux heures des repas; encore, pendant tout ce temps, s'occupe-t-il à causer avec mon mari de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils vont faire. Je suis même plus habituellement seule qu'avant son arrivée, parce que M. d'Albe, se plaisant beaucoup avec lui, sent moins le besoin de ma société. Pendant les premiers jours cela m'a attristée. Pour être avec eux, j'avais rompu le cours de mes occupations ordinaires, et je ne savais plus le reprendre; il me semblait toujours que j'attendais quelqu'un, et l'habitude de la société désenchantait jusqu'à mes promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines, mon amie; il suffit de s'accoutumer à une chose, pour qu'elle nous devienne nécessaire; et par cela seul que nous l'avons eue hier, nous la voulons encore aujourd'hui. Je crois qu'il y a dans nous une inclination à la paresse, qui est le plus fort de nos penchans; et s'il y a si peu d'hommes vertueux, c'est moins par indifférence pour la vertu que parce qu'elle tend toujours à agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme elle sait récompenser ceux dont le courage s'élève jusqu'à elle! si les premiers instans sont rudes, comme la suite dédommage des sacrifices qu'on lui fait! Plus on l'exerce, plus elle devient chère: c'est comme deux amis qui s'aiment mieux à mesure qu'ils se connaissent davantage. Il est aussi un art de la rendre facile, et ce n'est pas à Paris qu'il se trouve. Du fond de nos hôtels dorés, qu'il est difficile d'apercevoir la misère qui gémit dans les greniers! Si la bienfaisance nous soulève de nos fauteuils, combien d'obstacles nous y replongent! Au milieu de cette foule de malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment distinguer le fourbe de l'infortuné? On commence par se fier à la physionomie; mais bientôt revenu de cet indice trompeur, pour avoir été dupe de fausses larmes, on finit par ne plus croire aux vraies. Que de démarches, de perquisitions, ne faut-il pas pour être sûr de ne secourir que les vrais malheureux! En voyant leur nombre infini, combien l'âme est tristement oppressée de ne pouvoir en soulager qu'une si faible partie! et malgré le bien qu'on a fait, l'image de celui qu'on n'a pu faire vient troubler notre satisfaction. Mais à la campagne, où notre entourage est plus borné et plus près de nous, on ne court risque, ni de se tromper, ni de ne pouvoir tout faire: si le but est moins grand, du moins laisse-t-il l'espoir de l'atteindre. Ah! si chacun se chargeait ainsi d'embellir son petit horizon, la misère disparaîtrait de dessus la terre, l'inégalité des fortunes s'éteindrait sans efforts et sans secousses, et la charité serait le noeud céleste qui unirait tous les hommes ensemble!
LETTRE IX.
CLAIRE A ELISE.
Tu connais le goût de M. d'Albe pour les nouvelles politiques. Frédéric le partage. Un sujet qui embrasse le bonheur des nations entières lui paraît le plus intéressant de tous: aussi chaque soir, quand les gazettes et les journaux arrivent, M. d'Albe se hâte d'appeler son ami pour les lire et les discuter avec lui. Comme cette occupation dure toujours près d'une heure, je profite assez souvent de ce moment pour me retirer dans ma chambre, soit pour écrire ou pour être avec mes enfans. Durant les premiers jours, Frédéric me demandait où j'allais, et voulait que je fusse présente à la lecture. A la fin, voyant qu'elle était toujours pour moi le signal de ma retraite, il m'a grondée de mon indifférence sur les nouvelles publiques, et a prétendu que c'était un tort. Je lui ai répondu que je ne donnais ce nom qu'aux choses d'où il résultait quelque mal pour les autres; qu'ainsi je ne pouvais pas me reprocher comme tel le peu d'intérêt que je prenais aux événemens politiques. "Moi, faible atome perdu dans la foule des êtres qui habitent cette vaste contrée, ai-je ajouté, que peut-il résulter du plus ou moins de vivacité que je mettrai à ce qui la regarde? Frédéric, le bien qu'une femme peut faire à son pays n'est pas de s'occuper de ce qui s'y passe, ni de donner son avis sur ce qu'on y fait, mais d'y exercer le plus de vertus qu'elle peut. — Claire a raison, a interrompu M. d'Albe; une femme, en se consacrant à l'éducation de ses enfans et aux soins domestiques, en donnant à tout ce qui l'entoure l'exemple des bonnes moeurs et du travail, remplit la tâche que la patrie lui impose: que chacune se contente de faire ainsi le bien en détail, et de cette multitude de bonnes choses naîtra un bel ensemble. C'est aux hommes qu'appartiennent les grandes et vastes conceptions; c'est à eux à créer le gouvernement et les lois: c'est aux femmes à leur en faciliter l'exécution, en se bornant strictement aux soins qui sont de leur ressort. Leur tâche est facile; car, quel que soit l'ordre des choses, pourvu qu'il soit basé sur la vertu et la justice, elles sont sûres de concourir à sa durée, en ne sortant jamais du cercle que la nature a tracé autour d'elles; car, pour qu'un tout marche bien, il faut que chaque partie reste à sa place."
Elise, je recueille bien le fruit d'avoir rempli mon devoir en accompagnant M. d'Albe ici. Je m'y sens plus heureuse que je ne l'ai jamais été; je n'éprouve plus ces momens de tristesse et de dégoût dont tu t'inquiétais quelquefois. Sans doute c'était le monde qui m'inspirait cet ennui profond, dont la vue de la nature m'a guérie. Mon amie, rien ne peut me convenir davantage que la vie de la campagne, au milieu d'une nombreuse famille. Outre l'air de ressemblance avec les moeurs antiques et patriarcales, que je compte bien pour quelque chose, c'est là seulement qu'on peut retrouver cette bienveillance douce et universelle que tu m'accusais de ne point avoir, et dont les nombreuses réunions d'hommes ont dû nécessairement faire perdre l'usage. Quand on n'a avec ses semblables que des relations utiles, telles que le bien qu'on peut leur faire, et les services qu'ils peuvent nous rendre, une figure étrangère annonce toujours un plaisir, et le coeur s'ouvre pour la recevoir; mais lorsque, dans la société, on se voit entouré d'une foule d'oisifs qui viennent nous accabler de leur inutilité, qui, loin d'apprendre à bien employer le temps, forcent à en faire un mauvais usage, il faut, si on ne leur ressemble pas, être avec eux ou froide ou fausse: et c'est ainsi que la bienveillance s'éteint dans le grand monde, comme l'hospitalité dans les grandes villes.
LETTRE X.
CLAIRE A ELISE.
Ce matin on est venu m'éveiller, avant cinq heures, pour aller voir la bonne mère Françoise, qui avait une attaque d'apoplexie. J'ai fait appeler sur-le-champ le chirurgien de la maison, et nous avons été ensemble porter des secours à cette pauvre femme. Peu à peu les symptômes sont devenus moins alarmans, elle a repris connaissance; et son premier mouvement, en me voyant auprès de son lit, a été de remercier le ciel de lui avoir rendu une vie à laquelle sa bonne maîtresse s'intéressait. Nous avons vu qu'une des causes de son accident venait d'avoir négligé la plaie de sa jambe; et comme le chirurgien la blessait en y touchant, j'ai voulu la nettoyer moi-même. Pendant que j'en étais occupée, j'ai entendu une exclamation; et, levant la tête, j'ai vu Frédéric… Frédéric en extase: il revenait de la promenade, et voyant du monde devant la chaumière, il y était entré. Depuis un moment il était là; il contemplait, non plus sa cousine, m'a-t-il dit, non plus une femme belle autant qu'aimable, mais un ange! — J'ai rougi, et de ce qu'il m'a dit, et du ton qu'il y a mis, et peut-être aussi du désordre de ma toilette; car, dans mon empressement à me rendre chez Françoise, je n'avais eu que le temps de passer un jupon et de jeter un châle sur mes épaules; mes cheveux étaient épars, mon cou et mes bras nus. J'ai prié Frédéric de se retirer; il a obéi, et je ne l'ai pas revu de toute la matinée. Une heure avant le dîner, comme j'attendais du monde, je suis descendue très-parée, parce que je sais que cela plaît à M. d'Albe; aussi m'a-t-il trouvée très à son gré; et, s'adressant à Frédéric: "N'est-ce pas, mon ami, que cette robe sied bien à ma femme, et qu'elle est charmante avec? — Elle n'est que jolie, a répondu celui-ci, je l'ai vue céleste ce matin." M. d'Albe a demandé l'explication de ces mots: Frédéric l'a donnée avec feu et enthousiasme. "Mon jeune ami, lui a dit mon mari, quand vous connaîtrez mieux ma Claire, vous parlerez plus simplement de ce qu'elle a fait aujourd'hui: s'étonne-t-on de ce qu'on voit tous les jours? Frédéric, contemplez bien cette femme: parée de tous les charmes de la beauté, dans tout l'éclat de la jeunesse, elle s'est retirée à la campagne, seule avec un mari qui pourrait être son aïeul, occupée de ses enfans, ne songeant qu'à les rendre heureux par sa douceur et sa tendresse, et répandant sur tout un village son active bienfaisance: voilà quelle est ma compagne! qu'elle soit votre amie, mon fils: parlez-lui avec confiance; recueillez dans son âme de quoi perfectionner la vôtre; elle n'aime pas la vertu mieux que moi, mais elle sait la rendre plus aimable." Pendant ce discours, Frédéric était tombé dans une profonde rêverie. Mon mari ayant été appelé par un ouvrier, je suis restée seule avec Frédéric; je me suis approchée de lui: "A quoi pensez-vous donc? lui ai-je demandé." Il a tressailli, et prenant mes deux mains en me regardant fixement, il a dit: "Dans les premiers beaux jours de ma jeunesse, aussitôt que l'idée du bonheur eut fait palpiter mon sein, je me créai l'image d'une femme telle qu'il la fallait à mon coeur. Cette chimère enchanteresse m'accompagnait partout; je n'en trouvais le modèle nulle part, mais je viens de la reconnaître dans celle que votre mari a peinte; il n'y manque qu'un trait: celle dont je me forgeais l'idée ne pouvait être heureuse qu'avec moi. - Que dites-vous, Frédéric? me suis-je écriée vivement. — Je vous raconte mon erreur, a-t-il répondu avec tranquillité; j'avais cru jusqu'à présent qu'il ne pouvait y avoir qu'une femme comme vous; sans doute je me suis trompé, car j'ai besoin d'en trouver une qui vous ressemble." Tu vois, Elise, que la fin de son discours a dû éloigner tout-à-fait les idées que le commencement avait pu faire naître. Puissé-je, ô mon amie! lui aider à découvrir celle qu'il attend! celle qu'il desire! elle sera heureuse, bien heureuse; car Frédéric saura aimer.
Il faut donc m'y résigner, chère amie; encore six mois d'absence! six mois éloignée de toi! Que de temps perdu pour le bonheur! Le bonheur, cet être si fugitif que plusieurs le croient chimérique, n'existe que par la réunion de tous les sentimens auxquels le coeur est accessible, et par la présence de ceux qui en sont les objets; un vide l'empêche de naître, l'absence d'un ami le détruit. Aussi ne suis-je point heureuse, Elise, car tu es loin de moi, et jamais mon coeur n'eut plus besoin de t'aimer et de jouir de ta tendresse. Je sais que si l'amitié t'appelle, le devoir te retient, et je t'estime trop pour t'attendre; mais combien mes voeux aspirent à ce moment qui, les accordant ensemble, te ramènera dans mes bras! Il me serait si doux de pleurer avec toi; cela soulagerait mon coeur d'un poids qui l'oppresse, et que je ne puis définir. Adieu.