Ah! dans ce jour-là que d'émotions secrètes, de sentiments inaperçus, de caresses vives et déchirantes entre les parents et leur fille! Le missionnaire cherchait à fortifier les courages, en rappelant toutes les histoires des saintes Ecritures où Dieu se montre prompt à récompenser les grands sacrifices de la piété filiale et de la résignation paternelle; il laissait entrevoir aussi que les fatigues du voyage seraient moins grandes, parce qu'un homme puissant, qu'il ne nommait pas, mais qu'on devinait assez, lui avait fourni les moyens de rendre la route plus commode et plus douce. Enfin, quand le soir fut arrivé, Elisabeth se mit à genoux, et, d'une voix émue, demanda à ses parents de la bénir. Le père s'approcha, des larmes coulaient le long de ses joues; sa fille lui lendit les bras: il comprit que c'était un adieu, son coeur se serra, ses larmes s'arrêtèrent; il posa les mains sur la tête d'Elisabeth, en la recommandant à Dieu dans son coeur, mais sans avoir la force de proférer une parole. La jeune fille alors regardant sa mère, lui dit: "Et toi, ma mère, ne veux-tu pas bénir aussi ton enfant?—Demain, reprit-elle avec l'accent étouffé d'une profonde désolation, demain.—Et pourquoi pas aujourd'hui aussi, ma mère?—Ah! oui, repartit Phédora en s'élançant impétueusement vers elle, tous les jours, tous les jours." Elisabeth courba la tête devant ses parents, qui, les mains réunies, les yeux élevés, la voix tremblante, prononcèrent ensemble une bénédiction que Dieu dut entendre.
A quelques pas, le missionnaire priait aussi: c'était la vertu qui priait pour l'innocence. Ah! si de pareils voeux n'étaient pas écoutés du ciel, quels seraient donc ceux qui auraient le droit d'aller jusqu'à lui?
On était alors à la fin de mai; c'est le temps de l'année où, entre le crépuscule du soir et l'aube du jour, à peine y a-t-il deux heures de nuit. Elisabeth les employa à faire les préparatifs de son départ; elle mit dans son sac de peau de renne un habit de voyage et des chaussures; depuis près d'un an elle y travaillait la nuit à l'insu de sa mère, et depuis le même temps à peu près elle mettait de côté à chacun de ses repas quelques fruits secs et un peu de farine, afin de retarder le plus longtemps possible le moment d'avoir recours à la charité d'autrui, sans être obligée, en partant, de rien emporter de ce pauvre toit paternel, où il n'y avait que le pur nécessaire. Huit ou dix kopecks* [*Kopeck, ou Copeck, petite monnaie russe valant un peu au-delà d'un sou de France.] formaient tout son trésor; c'était le seul argent qu'elle possédât sur la terre, et toute la richesse avec laquelle elle s'embarquait pour traverser un espace de plus de huit cents lieues.
"Mon père, dit-elle au missionnaire en ouvrant doucement sa porte, partons pendant que mes parents dorment encore; ne les éveillons point, ils pleureront assez tôt: ils sont tranquilles, parce qu'ils croient que nous ne pouvons sortir que par leur chambre; mais la fenêtre de ce cabinet n'est pas haute, je sauterai facilement en dehors, et je vous aiderai ensuite à descendre sans vous faire aucun mal." Le missionnaire se prêta à ce pieux stratagème, qui devait épargner de déchirants adieux à trois infortunés. Quand il fut dans la forêt avec Elisabeth, elle mit son petit paquet sur son dos, et fit quelques pas pour s'éloigner; mais en tournant encore une fois la tète vers la cabane qu'elle abandonnait, ses sanglots la suffoquèrent; elle se précipita tout en larmes devant la porte où dormaient ses parents: "Mon Dieu, s'écria-t-elle, veillez sur eux, protégez-les, conservez-les-moi, et ne permettez pas que je repasse jamais ce seuil, si je ne devais plus les retrouver." Alors elle se lève, se retourne; elle voit son père debout derrière elle. "O mon père! vous? Pourquoi, mon père, pourquoi venir ici?—Pour te voir, t'embrasser, te bénir encore une fois; pour te dire: Mon Elisabeth, si durant les jours de ton enfance j'en ai passé un sans te montrer ma tendresse, si une seule fois j'ai fait couler tes larmes, si un regard, une parole sévère, ont affligé ton coeur, avant de l'éloigner, pardonne, pardonne à ton vieux père, afin que s'il n'est plus destiné au bonheur de te voir, il puisse mourir eu paix.—Ah! ne dis point, ne dis point ceci, interrompit Elisabeth.—Et ta pauvre mère, continua-t-il, quand elle s'éveillera, que lui dirai-je? que lui répondrai-je quand elle me demandera son enfant? Elle te cherchera dans cette forêt, sur les rives de ce lac; je la suivrai partout en pleurant avec elle, en appelant partout avec elle notre enfant, qui ne nous répondra plus." A ces mots, Elisabeth s'appuya à demi évanouie contre le mur de la chaumière. Son père vit qu'il l'avait trop émue, il se reprocha vivement sa faiblesse. "Ma fille, lui dit-il avec une voix plus calme, prends courage; je prendrai courage aussi; je te promets, non de consoler ta mère, mais de la fortifier contre la douleur de ton départ; je te promets de te la rendre quand tu reviendras ici. Oui, mon enfant, soit que le succès couronne ou non ton pieux voyage, tes parents ne mourront pas sans t'avoir revue." Alors il dit au missionnaire, qui, les yeux baissés et dans un profond attendrissement, se tenait à quelque distance de cette scène d'affliction: "Mon père, je vous remets un bien qui n'a point d'égal, c'est plus que mon sang, que ma vie; je vous le remets cependant avec confiance, partez ensemble; des milliers d'anges veilleront autour d'elle et de vous; pour la défendre, les puissances célestes s'armeront; cette poussière qui fut ses aïeux se ranimera, et Dieu, puisqu'il est tout-puissant, et qu'il est père aussi de mon Elisabeth, Dieu ne permettra pas que notre Elisabeth périsse."
La jeune fille, sans oser regarder son père, mit une main sur ses yeux, donna l'autre au missionnaire, et s'éloigna avec lui. En ce moment l'aurore commençait à éclaircir la cime des monts, et dorait déjà le faîte des noirs sapins; mais tout reposait encore. Aucun souffle de vent ne ridait la surface du lac, n'agitait les feuilles des arbres, celles même du bouleau étaient tranquilles; les oiseaux ne chantaient point, tout se taisait, jusqu'au moindre insecte: on eût dit que la nature entière se tenait dans un respectueux silence, afin que la voix d'un père qui, à travers la forêt, criait encore un adieu à sa fille, fût le dernier son qu'elle pût entendre. J'ai essayé de dire les douleurs du père, mais celles de la mère, je ne l'essaierai point.
Comment peindre cette infortunée, qui, s'éveillant au cri de son époux, accourt à lui, et, en lisant dans son attitude désolée que son enfant est partie, tombe dans de muettes angoisses qui semblaient être à tous moments les dernières de sa vie? En vain son époux, rappelant tous les malheurs de l'exil, la conjurait de se calmer; elle n'entendait plus la voix de son époux, et l'amour lui-même avait perdu sa puissance, et n'arrivait plus à son coeur: tant il est vrai que les douleurs d'une mère s'élèvent au-dessus de toutes les consolations humaines, et ne peuvent être atteintes par rien de ce qui vient de la terre! Ah! Dieu seul s'est réservé le pouvoir de les adoucir, et s'il les donne en partage au sexe qu'il a fait le plus faible, c'est qu'il l'a fait assez tendre pour pouvoir aimer la main qui le frappe, et croire au seul espoir qui console.
Ce fut le 18 de mai qu'Elisabeth et son guide se mirent en route; ils employèrent un mois entier à traverser les forêts humides de la Sibérie, sujettes en cette saison à des inondations terribles. Quelquefois les paysans tartares leur permettaient, pour une faible rétribution, de monter dans leur charrette, et tous les soirs ils se reposaient dans des cabanes si misérables, qu'il ne fallait pas moins que la longue habitude qu'Elisabeth avait de la pauvreté, pour pouvoir goûter un peu de repos. Elle se couchait toute vêtue sur un mauvais matelas, dans une chambre remplie d'une odeur de fumée, d'eau-de-vie et de tabac, où le vent soufflait souvent à travers les fenêtres collées avec du papier, et où, pour surcroît de désagrément, dormaient pêle-mêle le père, la mère, les enfants, et quelquefois même une partie du bétail de la famille.
A quarante verstes du Tioumen* [*Tioumen, on Tiumen, est la première ville de la Sibérie en entrant dans le gouvernement de Tobolsk du côté de la Russie européenne. On l'appelait anciennement Ouzigidin.], on passe dans un bois où des poteaux indiquent la fin du gouvernement de Tobolsk: Elisabeth les remarqua; elle quittait la terre de l'exil, il lui sembla qu'elle quittait sa patrie, et qu'elle se séparait une seconde fois de ses parents. "Ah! dit-elle, que me voilà loin d'eux à présent!" Cette réflexion, elle la fit encore lorsqu'elle mit le pied en Europe. Etre dans une autre partie du monde lui présentait l'image d'une distance qui l'effrayait plus que le chemin qu'elle venait de faire; elle laissait en Asie ses seuls protecteurs, les seuls êtres dans toute la nature sur qui elle eût des droits, et dont l'affection lui fût assurée. Et que trouverait-elle dans cette Europe si célèbre par ses lumières, dans cette cour impériale où affluent les richesses et les talents? Y trouverait-elle un seul coeur touché de sa misère, ému de sa faiblesse, dont elle pût implorer la protection? Sans doute à cette pensée il était un nom qui devait se présenter à elle. Ah! si elle avait espéré le rencontrer à Pétersbourg… mais il n'y était point. L'ordre de l'empereur l'avait mandé pour joindre l'armée en Livonie; elle ne le trouverait donc pas dans cette Europe, qui lui semblait n'être habitée que par lui, parce qu'il était la seule personne qu'elle y connût. Alors tout son recours était dans le père Paul. Un homme qui avait passé soixante ans à faire du bien devait, dans les idées d'Elisabeth, avoir un grand crédit à la cour des rois.
De Perme à Tobolsk on compte près de neuf cents verstes: les chemins sont beaux, les champs fertiles et bien cultivés: on rencontre fréquemment de riches villages russes et tartares, dont les habitants ont l'air si heureux qu'on a peine à croire qu'ils respirent l'air de la Sibérie; il y a même quelques auberges ornées de très-belles images, de tables, de tapis et de plusieurs ustensiles de luxe qui étaient inconnus à Elisabeth, et qui commençaient à étonner sa simplicité.
Cependant la ville de Perme, quoique la plus grande qu'elle eût vue encore, l'attrista par ses rues sales et étroites, la hauteur de ses maisons, le mélange confus de palais et de chaumières, et l'air fétide qu'on y respirait. Perme est entourée de marécages; et, jusqu'à Casan, le pays, entrecoupé de bruyères stériles et de noires forêts de sapins, présente l'aspect du monde le plus triste. Dans la saison des orages, la foudre tombe très-fréquemment sur ces vieux arbres, qu'elle embrase avec rapidité, et qui paraissent alors comme des colonnes d'un rouge ardent, surmontées d'une vaste chevelure de flamme. Plusieurs fois Elisabeth et son guide furent témoins de ces incendies. Obligés de traverser ces bois, qui brûlaient des deux cotés du chemin, tantôt ils voyaient des arbres consumés par le bas soutenir de leur seule écorce leurs cimes que le feu n'avait pas encore gagnées; ou, renversés à demi, former comme un arc de feu au milieu de la route; ou enfin, s'écroulant avec fracas, retomber l'un sur l'autre en pyramides embrasées, semblables à ces bûchers antiques, où la piété païenne recueillait la cendre des héros.