Quand la nuit commença à s'approcher, et qu'Elisabeth sentit qu'il fallait s'arracher de ce lieu funèbre, elle voulut y laisser quelques traces de son passage, et prenant un caillou tranchant elle traça ces mots sur la croix qui s'élevait au-dessus du cercueil: Le juste est mort, et il n'y a personne qui y prenne garde* [* Isaïe, chap. LVII, v. 1.].
Alors, disant un dernier adieu aux cendres du pauvre religieux, elle sortit du cimetière, et revint tristement occuper la chambre déserte de l'auberge de Sarapoul. Le lendemain, quand elle voulut se remettre en route, l'hôte lui donna trois roubles, eu l'assurant que c'était tout ce qui restait dans la bourse du missionnaire. Elisabeth les prit avec un sentiment du reconnaissance et d'attendrissement, comme si ces richesses, qu'elle devait à son protecteur, lui étaient arrivées de ce ciel où il habitait maintenant. "Ah! s'écria-t-elle, mon guide, mon appui, ainsi votre charité vous survit, et quand vous n'êtes plus auprès de moi c'est elle qui me soutient encore!"
Cependant, dans sa route solitaire, elle ne peut cesser de verser des larmes; tout est pour elle un objet de regret, tout lui fait sentir l'importance du bien qu'elle a perdu. Si un paysan, un voyageur curieux la regarde et l'interroge, elle n'a plus son vénérable protecteur pour commander le respect; si la fatigue l'oblige à s'asseoir, et qu'un kibick vide vienne à passer, elle n'ose point l'arrêter, dans la crainte d'un refus ou d'une insulte; d'ailleurs, ne possédant que trois roubles, elle aime mieux qu'ils lui servent à retarder le moment d'avoir recours aux aumônes, qu'à lui procurer la moindre commodité: aussi se refuse-t-elle maintenant les légères douceurs que le bon missionnaire lui procurait souvent. Elle choisit toujours pour s'abriter les plus pauvres asiles, et se contente du plus mauvais lit et de la nourriture la plus grossière.
Ainsi, cheminant très-lentement, elle ne put arriver à Casan que dans les premiers jours d'octobre. Un grand vent de nord-ouest soufflait depuis plusieurs jours, et avait amassé beaucoup de glaçons sur les rives du Volga, ce qui avait rendu son passage presque impraticable. On ne pouvait le traverser que partie en nacelle, et partie à pied, en sautant de glaçon en glaçon. Les bateliers, accoutumés aux dangers de cette navigation, n'osaient aller d'un bord du fleuve à l'autre que pour l'appât d'un gain très-considérable, et nul passager ne se serait exposé à faire le trajet avec eux. Élisabeth, sans examiner le péril, voulut entrer dans un de leurs bateaux; ils la repoussèrent brusquement en la traitant d'insensée, et jurant qu'ils ne permettraient pas qu'elle traversât le fleuve avant qu'il fût entièrement glacé. Elle leur demanda combien de temps il faudrait probablement attendre. "Au moins deux semaines," répondirent-ils. Alors elle résolut de passer sur-le-champ. "Je vous en prie, leur dit-elle d'une voix suppliante, au nom de Dieu, aidez-moi à traverser le fleuve: je viens de par-delà Tobolsk; je vais à Pétersbourg demander à l'empereur la grace de mon père exilé en Sibérie; et j'ai si peu d'argent, que si je demeurais quinze jours à Casan, il ne me resterait plus rien pour continuer ma route." Ces paroles touchèrent un des bateliers; il prit Elisabeth par la main: "Venez, lui dit-il, je vais essayer de vous conduire; vous êtes une bonne fille, craignant Dieu et aimant votre père; le ciel vous protégera." II la fit entrer avec lui dans sa barque, et navigua jusqu'à moitié du fleuve; alors ne pouvant aller plus loin, il prit la jeune fille sur ses épaules, et marchant sur les glaces, en se soutenant sur son aviron, il atteignit sans accident l'autre rive du Volga, et y déposa son fardeau. Elisabeth, pleine de reconnaissance, après l'avoir remercié avec toute l'effusion du coeur le plus touché, voulut lui donner quelque chose. Elle tira sa bourse, qui contenait un peu moins de trois roubles: "Pauvre fille, lui dit le batelier en regardant son trésor, voilà donc tout ce que tu possèdes, tout ce que tu as pour te rendre à Pétersbourg, et tu crois que Nicolas Kisoloff t'en ôterait une obole? Non, je veux plutôt y ajouter; cela me portera bonheur, ainsi qu'à mes six enfants."
Alors il lui jeta une petite pièce de monnaie, et s'éloigna eu lui criant: "Dieu veille sur toi, ma fille!"
Elisabeth ramassa sa petite pièce de monnaie; et, la considérant avec un peu d'émotion, elle dit: "Je te garderai pour mon père, afin que tu lui sois une preuve que ses voeux ont été entendus, que son esprit ne m'a pas quittée, et que partout une protection paternelle a veillé sur moi."
Le temps était clair et serein; mais par moment il venait du côté du nord des bouffées d'une bise très-froide. Après avoir marché quatre heures sans s'arrêter, Elisabeth se sentit très-fatiguée. Aucune maison ne s'offrant à ses regards, elle fut chercher un asile au pied d'une petite colline, dont les rochers bruns et coupés à pic la garantissaient de tous les vents. Près de là s'étendait une forêt de chênes; ce n'est que sur cette rive du Volga qu'on commence à voir cette espèce d'arbres. Elisabeth ne les connaissait point, et, quoiqu'ils eussent déjà perdu une partie de leur parure, ils pouvaient être admirés encore; mais, quelque beaux qu'ils fussent, Elisabeth ne pouvait aimer ces arbres d'Europe; ils lui faisaient trop sentir la distance qui la séparait de ses parents, elle leur préférait beaucoup le sapin; le sapin était l'arbre de l'exil, l'arbre qui avait protégé son enfance, et sous l'ombre duquel ses parents se reposaient peut-être en cet instant. De telles pensées la faisaient fondre en larmes. "Oh! quand les reverrai-je? s'écriait-elle; quand entendrai-je leur voix? quand retournerai-je de ce côté pour tomber dans leurs bras?" Et en parlant ainsi, elle tendait les siens vers Casan, dont elle apercevait encore les tours dans le lointain, et, au-dessus de la ville, l'antique forteresse des kans de Tartarie se présentant sur le haut des rochers d'une manière imposante et pittoresque.
Le long de sa route, Elisabeth rencontrait souvent des objets qui portaient dans son coeur une tristesse à peu près semblable à celle qui naissait du sentiment de ses propres malheurs: tantôt c'étaient des infortunés enchaînés deux à deux, qu'on envoyait soit dans les mines de Nertshink, pour y travailler jusqu'à la mort, soit dans les campagnes d'Irkoutz, pour peupler les rives sauvages de l'Angara; tantôt c'étaient des troupes de colons destinés à peupler la nouvelle ville qu'on bâtissait, par l'ordre de l'empereur, sur les frontières de la Chine. Les uns allaient à pied, et les autres étaient juchés sur des chariots avec les caisses et les ballots, les chiens et les poules. Cependant tous ces hommes, exilés pour des fautes qui ailleurs eussent peut-être été punies de mort, n'excitaient que la commisération d'Elisabeth; mais quand elle rencontrait quelque banni conduit par un courrier du sénat, et dont la noble figure lui rappelait celle de son père, alors elle était émue jusqu'aux larmes; elle s'approchait avec respect du malheureux, et lui donnait ce qui dépendait d'elle: ce n'était point de l'or, elle n'en avait pas, mais c'était ce qui souvent console davantage, et ce que la plus pauvre des créatures peut donner comme la plus opulente, c'était de la pitié. Hélas! la pitié était la seule richesse d'Elisabeth; c'était avec la pitié qu'elle soulageait la peine des infortunés qu'elle rencontrait le long de sa route, et c'était à l'aide de la pitié qu'elle allait voyager désormais, car, en atteignant Volodimir, il ne lui restait plus qu'un rouble. Elle avait mis près de trois mois à se rendre de Sarapoul à Volodimir; et grace à l'hospitalité des paysans russes, qui pour du lait et du pain ne demandent jamais de paiement, son faible trésor n'était pas entièrement épuisé; mais elle commençait à manquer de tout: ses chaussures étaient déchirées, ses habits en lambeaux la garantissaient mal d'un froid qui était déjà à plus de trente degrés, et qui augmentait tous les jours. La neige couvrait la terre de plus de deux pieds d'épaisseur; quelquefois en tombant elle se gelait en l'air, et semblait une pluie de glaçons qui ne permettait de distinguer ni ciel, ni terre; d'autres fois c'étaient des torrents d'eau qui creusaient des précipices dans les chemins, ou des coups de veut si furieux, qu'Elisabeth, pour éviter leur atteinte, était obligée de creuser un trou dans la neige, et de se couvrir la tête de longs morceaux d'écorce de pin, qu'elle arrachait adroitement, ainsi qu'elle l'avait vu pratiquer à certains habitants de la Sibérie.
Un jour que la tempête soulevait la neige par bouffées, et en formait une brume épaisse qui remplissait l'air de ténèbres, Elisabeth, chancelant à chaque pas, et ne pouvant plus distinguer son chemin, fut forcée de s'arrêter; elle se réfugia sous un grand rocher, contre lequel elle s'attacha étroitement, afin de résister aux tourbillons de vent qui renversaient tout autour d'elle. Tandis qu'elle demeurait là, appuyée, immobile et la tête baissée, elle crut entendre assez près un bruit confus, qui lui donna l'espérance de trouver un meilleur abri; elle se traîna avec peine de ce côté, et aperçut en effet un kibick renversé et brisé, et un peu plus loin une chaumière. Elle se hâta d'aller frapper à cette porte hospitalière; une vieille femme vint lui ouvrir: "Pauvre jeune fille! lui dit-elle, émue de sa profonde détresse, d'où viens-tu, à ton âge, ainsi seule, transie et couverte de neige?" Elisabeth répondit, comme à son ordinaire: "Je viens de par-delà Tobolsk, et je vais à Pétersbourg demander la grace de mon père." A ces mots, un homme qui avait la tète penchée dans ses mains, la releva tout-à-coup, regarda Elisabeth avec surprise: "Que dis-tu? s'écria-t-il; tu viens de la Sibérie dans cet état, dans cette misère, au milieu des tempêtes, pour demander la grace de ton père?… Ah! ma pauvre fille ferait comme toi peut-être; mais on m'a arraché de ses bras sans qu'elle sache où l'on m'emmène, sans qu'elle puisse solliciter pour moi; je ne la verrai plus, j'en mourrai… On ne peut pas vivre loin de son enfant…" Elisabeth tressaillit. "Monsieur, reprit-elle vivement, j'espère qu'on peut vivre quelque temps loin de son enfant.—Maintenant que je connais mon sort, continua l'exilé, je pourrais en instruire ma fille: voici une lettre que je lui ai écrite; le courrier de ce kibick renversé, qui retourne à Riga où est ma fille, consentirait à s'en charger si j'avais la moindre récompense à lui offrir: mais la moindre de toutes n'est pas en mon pouvoir: je ne possède pas un simple kopeck; les cruels m'ont tout enlevé."
Elisabeth sortit de sa poche le rouble qui lui restait, en rougissant beaucoup d'avoir si peu à offrir. "Si cela pouvait suffire," dit-elle d'une voix timide, en le mettant dans la main de l'exilé. Celui-ci serra la main généreuse qui lui donnait toute sa fortune, et courut proposer l'argent au courrier: c'était le denier de la veuve; le courrier s'en contenta. Dieu sans doute avait béni l'offrande, il permit qu'elle parût ce qu'elle était, grande et magnifique, afin que, servant à rendre une fille à son père et le bonheur à une famille, elle portât des fruits dignes du coeur qui l'avait faite.