—Hélas! madame, dit Fortunée, je n'ai qu'un habit de toile, que gagneraient-ils avec une pauvre bergère comme moi?

—Vous n'êtes donc pas riche? reprit la reine en souriant.

—Je suis si pauvre, dit Fortunée, que je n'ai hérité de mon père qu'un pot d'œillets et un jonc d'argent.

—Mais vous avez un cœur, ajouta la reine, si quelqu'un voulait vous le prendre, voudriez-vous le donner?

—Je ne sais ce que c'est que de donner mon cœur, madame, répondit-elle, j'ai toujours entendu dire que sans son cœur on ne peut vivre, que lorsqu'il est blessé il faut mourir, et malgré ma pauvreté, je ne suis point fâchée de vivre.

—Vous aurez toujours raison, la belle fille, de défendre votre cœur. Mais, dites-moi, continua la reine, avez-vous bien soupé?

—Non, madame, dit Fortunée, mon frère a tout mangé.»

La reine commanda qu'on lui apportât un couvert, et la faisant mettre à table, elle lui servit ce qu'il y avait de meilleur. La jeune bergère était si surprise d'admiration, et si charmée des bontés de la reine, qu'elle pouvait à peine manger un morceau.

«Je voudrais bien savoir, lui dit la reine, ce que vous venez faire si tard à la fontaine?

—Madame, dit-elle, voilà ma cruche, je venais quérir de l'eau pour arroser mes œillets.»