—Roi des paons, répondit le roi en colère, n'allez pas si vite dans cette affaire, car vous pourriez vous en repentir. Je suis roi comme vous; j'ai un beau royaume, des habits et des couronnes, et de bons écus; j'y mangerais jusqu'à ma chemise. Ho, ho, vous êtes plaisant de nous vouloir pendre! est-ce que nous avons volé quelque chose?»
Quand le roi l'entendit parler si résolument, il ne savait où il en était, et il avait quelquefois envie de les laisser partir avec leur sœur sans les faire mourir. Mais son confident, qui était un vrai flatteur, l'encouragea, lui disant que s'il ne se vengeait pas, tout le monde se moquerait de lui, et qu'on le prendrait pour un petit roitelet de quatre deniers. Il jura de ne leur point pardonner, et il ordonna que l'on fît leur procès.
Cela ne dura guère: il n'y eut qu'à voir le portrait de la véritable princesse Rosette auprès de celle qui était venue, et qui prétendait l'être, de sorte qu'on les condamna d'avoir le cou coupé, comme étant menteurs, puisqu'ils avaient promis une belle princesse au roi, et qu'ils ne lui avaient donné qu'une laide paysanne. L'on alla à la prison leur lire cet arrêt et ils s'écrièrent qu'ils n'avaient point menti; que leur sœur était princesse, et plus belle que le jour; qu'il y avait quelque chose là-dessous qu'ils ne comprenaient pas, et qu'ils demandaient encore sept jours avant qu'on les fît mourir; que peut-être pendant ce temps leur innocence serait reconnue.
Le roi des paons, qui était fort en colère, eut beaucoup de peine à accorder cette grâce; mais enfin il le voulut bien. Pendant que toutes ces affaires se passaient à la cour, il faut dire quelque chose de la pauvre princesse Rosette. Dès qu'il fit jour, elle demeura bien étonnée, et Frétillon aussi, de se voir au milieu de la mer sans bateau et sans secours. Elle se prit à pleurer, à pleurer tant et tant, qu'elle faisait pitié à tous les poissons. Elle ne savait que faire, ni que devenir.
«Assurément, disait-elle, j'ai été jetée dans la mer par l'ordre du roi des paons; il s'est repenti de m'épouser, et pour se défaire de moi, il m'a fait noyer. Voilà un étrange homme, continua-t-elle. Je l'aurais tant aimé! Nous aurions fait si bon ménage!»
Là dessus elle pleurait plus fort, car elle ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Elle demeura deux jours ainsi, flottant d'un côté et de l'autre de la mer, mouillée jusqu'aux os, enrhumée à mourir, et presque transie. Si ce n'avait été le petit Frétillon qui lui réchauffait un peu le cœur, elle serait morte cent fois.
Elle avait une faim épouvantable; elle vit des huîtres à l'écaille; elle en prit autant qu'elle en voulut, et elle en mangea. Frétillon ne les aimait guère; il fallut pourtant bien qu'il s'en nourrît. Quand la nuit venait, une grande peur prenait Rosette, et elle disait à son chien: «Frétillon, jappe toujours, de crainte que les soles ne nous mangent.» Il avait jappé toute la nuit, et le lit de la princesse n'était pas bien loin du bord de l'eau. En ce lieu-là, il y avait un bon vieillard qui vivait tout seul dans une petite chaumière où personne n'allait jamais: il était fort pauvre, et ne se souciait pas des biens du monde.
Quand il entendit japper Frétillon, il fut tout étonné car il ne passait guère de chiens par là. Il crut que quelques voyageurs s'étaient égarés. Il sortit pour les remettre charitablement dans leur chemin. Tout d'un coup il aperçut la princesse et Frétillon qui nageaient sur la mer; et la princesse, le voyant, lui tendit les bras et lui cria:
«Bon vieillard, sauvez-moi, car je périrai ici; il y a deux jours que je languis.»
Lorsqu'il l'entendit parler si tristement, il en eut pitié, et rentra dans sa maison pour prendre un long crochet. Il s'avança dans l'eau jusqu'au cou, et pensa deux ou trois fois être noyé. Enfin il tira tant qu'il amena le lit jusqu'au bord de l'eau. Rosette et Frétillon furent bien aises d'être sur la terre.