—Je suis si heureuse, lui répondait Toute-Belle; permettez, madame, que je demeure dans une tranquille indifférence; si je l'avais une fois perdue, vous pourriez en être fâchée.
—Oui, répliquait la reine, j'en serais fâchée si vous aimiez quelque chose au-dessous de vous; mais voyez ceux qui vous demandent, et sachez qu'il n'y en a point ailleurs qui les valent.»
Cela était vrai; mais la princesse prévenue de son mérite, croyait valoir encore mieux; et peu à peu, par un entêtement de rester fille, elle commença de chagriner si fort sa mère, qu'elle se repentit, mais trop tard, d'avoir eu tant de complaisance pour elle.
Incertaine de ce qu'elle devait faire, elle fut toute seule chercher une célèbre fée, qu'on appelait la fée du désert; mais il n'était pas aisé de la voir, car elle était gardée par des lions. La reine y aurait été bien empêchée, si elle n'avait pas su, depuis longtemps, qu'il fallait leur jeter du gâteau fait de farine de millet, avec du sucre candi et des œufs de crocodiles: elle pétrit elle-même ce gâteau et le mit dans un petit panier à son bras. Comme elle était lasse d'avoir marché si longtemps, n'y étant point accoutumée, elle se coucha au pied d'un arbre pour prendre quelque repos; insensiblement elle s'assoupit, mais en se réveillant, elle trouva seulement son panier: le gâteau n'y était plus; et, pour comble de malheur, elle entendit les grands lions venir, qui faisaient beaucoup de bruit, car ils l'avaient sentie.
«Hélas! que deviendrai-je? s'écria-t-elle douloureusement; je serai dévorée.»
Elle pleurait, et n'ayant pas la force de faire un pas pour se sauver, elle se tenait contre l'arbre où elle avait dormi: en même temps elle entendit: «Chet, chet, hem, hem.» Elle regarde de tous côtés, en levant les yeux, elle aperçoit sur l'arbre un petit homme qui n'avait qu'une coudée de haut, il mangeait des oranges et lui dit:
«Oh! reine, je vous connais bien, et je sais la crainte où vous êtes que les lions ne vous dévorent; ce n'est pas sans raison que vous avez peur, car ils en ont dévoré bien d'autres; et pour comble de disgrâce, vous n'avez point de gâteau.
—Il faut me résoudre à la mort, dit la reine en soupirant, hélas j'y aurais moins de peine si ma chère fille était mariée!
—Quoi, vous avez une fille? s'écria le Nain jaune (on le nommait ainsi à cause de la couleur de son teint et de l'oranger où il demeurait), vraiment, je m'en réjouis, car je cherche une femme par terre et par mer; voyez si vous me la voulez promettre, je vous garantirai des lions, des tigres et des ours.»
La reine le regarda, et elle ne fut guère moins effrayée de son horrible petite figure, qu'elle l'était déjà des lions; elle rêvait et ne lui répondait rien.