—Et moi, dit-il, belle Abricotine, je vous souhaite un cœur sensible, afin d'avoir quelquefois part dans votre souvenir.»

En même temps il s'éloigna et fut dans le plus épais d'un bois qu'il voyait proche de la rivière; il ôta la selle et la bride à Gris-de-lin, pour qu'il pût se promener et paître l'herbe: il mit le petit chapeau rouge, et se souhaita dans l'île des Plaisirs tranquilles. Son souhait s'accomplit sur-le-champ, il se trouva dans le lieu du monde le plus beau et le moins commun.

Le palais était d'or pur; il s'élevait dessus des figures de cristal et de pierreries, qui représentaient le zodiaque et toutes les merveilles de la nature, les sciences et les arts, les éléments, la mer et les poissons, la terre et les animaux, les chasses de Diane avec ses nymphes, les nobles exercices des amazones, les amusements de la vie champêtre, les troupeaux des bergères et leurs chiens, les soins de la vie rustique, l'agriculture, les moissons, les jardins, les fleurs, les abeilles; et parmi tant de différentes choses, il n'y paraissait ni hommes, ni garçons, pas un pauvre petit amour. La fée avait été trop en colère contre son léger époux pour faire grâce à son sexe infidèle.

«Abricotine ne m'a point trompé, dit le prince en lui-même; l'on a banni de ces lieux jusqu'à l'idée des hommes: voyons donc s'ils y perdent beaucoup.»

Il entra dans le palais, et rencontrait à chaque pas des choses si merveilleuses que, lorsqu'il y avait une fois jeté les yeux, il se faisait une violence extrême pour les en retirer. L'or et les diamants étaient bien moins rares par leurs qualités que par la manière dont ils étaient employés. Il voyait de tous côtés des jeunes personnes d'un air doux, innocent, riantes et belles comme le beau jour. Il traversa un grand nombre de vastes appartements: les uns étaient remplis de ces beaux morceaux de la Chine dont l'odeur, jointe à la bizarrerie des couleurs et des figures, plaisent infiniment; d'autres étaient de porcelaines si fines que l'on voyait le jour au travers des murailles qui en étaient faites; d'autres étaient de cristal de roche gravé: il y en avait d'ambre et de corail, de lapis, d'agate, de cornaline et celui de la princesse était tout entier de grandes glaces de miroirs: car on ne pouvait trop multiplier un objet si charmant.

Son trône était fait d'une seule perle creusée en coquille où elle s'asseyait fort commodément; il était environné de girandoles garnies de rubis et de diamants, mais c'était moins que rien auprès de l'incomparable beauté de la princesse. Son air enfantin avait toutes les grâces des plus jeunes personnes, avec toutes les manières de celles qui sont déjà formées. Rien n'était égal à la douceur et à la vivacité de ses yeux: il était impossible de lui trouver un défaut. Elle souriait gracieusement à ses filles d'honneur, qui s'étaient ce jour-là vêtues en nymphes pour la divertir.

Comme elle ne voyait point Abricotine, elle leur demanda où elle était. Les nymphes répondirent qu'elles l'avaient cherchée inutilement, qu'elle ne paraissait point. Lutin, mourant d'envie de causer, prit un petit ton de voix de perroquet (car il y en avait plusieurs dans la chambre), et dit:

«Charmante princesse, Abricotine reviendra bientôt; elle courait grand risque d'être enlevée, sans un jeune prince qu'elle a trouvé.»

La princesse demeura surprise de ce que lui disait le perroquet, car il avait répondu très juste.

«Vous êtes bien joli, petit perroquet, lui dit-elle, mais vous avez l'air de vous tromper, et quand Abricotine sera venue, elle vous fouettera.