Cette princesse rêvait incessamment aux moyens de pouvoir s'échapper. Elle communiqua son envie à la bonne Grenouille, qui lui dit:

«Madame, permettez-moi avant toutes choses, que je consulte mon petit chaperon, et nous agirons ensuite selon ses conseils.»

Elle le prit, l'ayant mis sur un fétu, elle brûla devant quelques brins de genièvre, des câpres et deux petits pois verts; elle coassa cinq fois, puis la cérémonie finie, remettant le chaperon de roses, elle commença de parler comme un oracle.

«Le destin, maître de tout, dit-elle, vous défend de sortir de ces lieux; vous y aurez une princesse plus belle que la mère des amours; ne vous mettez point en peine du reste, le temps seul peut vous soulager.»

La reine baissa les yeux, quelques larmes en tombèrent mais elle prit la résolution de croire son amie.

«Tout au moins, lui dit-elle, ne m'abandonnez pas; soyez à mes couches, puisque je suis condamnée à les faire ici.»

L'honnête Grenouille s'engagea d'être sa Lucine, et la consola le mieux qu'elle put.

Mais il est temps de parler du roi. Pendant que ses ennemis le tenaient assiégé dans sa ville capitale, il ne pouvait envoyer sans cesse des courriers à la reine: cependant ayant fait plusieurs sorties, il les obligea de se retirer, et il ressentit bien moins le bonheur de cet événement, par rapport à lui, qu'à la chère reine, qu'il pouvait aller quérir sans crainte. Il ignorait son désastre, aucun de ses officiers n'avait osé l'en aller avertir. Ils avaient trouvé dans la forêt le chariot en pièces, les chevaux échappés, et toute la parure d'amazone qu'elle avait mise pour l'aller trouver.

Comme ils ne doutèrent point de sa mort, et qu'ils crurent qu'elle avait été dévorée, il ne fut question entre eux que de persuader au roi qu'elle était morte subitement. À ces funestes nouvelles, il pensa mourir lui-même de douleur; cheveux arrachés, larmes répandues, cris pitoyables, sanglots, soupirs, et autres menus droits du veuvage, rien ne fut épargné en cette occasion.

Après avoir passé plusieurs jours sans voir personne, et sans vouloir être vu, il retourna dans sa grande ville, traînant après lui un long deuil, qu'il portait mieux dans le cœur que dans ses habits. Tous les ambassadeurs des rois ses voisins vinrent le complimenter; et après les cérémonies qui sont inséparables de ces sortes de catastrophes, il s'attacha à donner du repos à ses sujets, en les exemptant de guerre, et leur procurant un grand commerce.