Elle demeura sept ans à faire son voyage, pendant lesquels la pauvre reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle Moufette qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette merveilleuse petite créature n'ouvrait pas la bouche, et ne disait pas un mot qu'elle ne charmât sa mère; il n'était pas jusqu'à la fée Lionne qu'elle n'eût apprivoisée; et enfin au bout de six ans que la reine avait passés dans cet horrible séjour, elle voulut bien la mener à la chasse, à condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.

Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! elle en avait si fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette, elle était si adroite, qu'à cinq ou six ans, rien n'échappait aux coups qu'elle tirait; par ce moyen, la mère et la fille adoucissaient un peu la férocité de la fée.

Grenouillette chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin elle arriva proche de la ville capitale où le roi faisait son séjour; elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins; on riait, on chantait; et plus elle approchait de la ville, et plus elle trouvait de joie et de jubilation. Son équipage marécageux surprenait tout le monde: chacun la suivait; et la foule devint si grande lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout était dans la magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé fléchir aux prières de ses sujets; il allait se marier à une princesse moins belle à la vérité que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort agréable.

La bonne Grenouille étant descendue de sa litière, entra chez le roi, suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience: le monarque, sa fiancée et tous les princes avaient trop d'envie de savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre:

«Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous donnera de la joie ou de la peine; les noces que vous êtes sur le point de faire, me persuadent votre infidélité pour la reine.

—Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi (en versant quelques larmes qu'il ne put retenir): mais il faut que vous sachiez, gentille Grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent; il y a neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier; je leur dois des héritiers: ainsi j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse qui me paraît toute charmante.

—Je ne vous conseille pas de l'épouser, car la polygamie est un cas pendable: la reine n'est pas morte; voici une lettre écrite de son sang, dont elle m'a chargée: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est plus belle que tous les cieux ensemble.»

Le roi prit le chiffon où la reine avait griffonné quelques mots, il le baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir à toute l'assemblée, disant qu'il reconnaissait fort bien le caractère de sa femme, il fit mille questions à la Grenouille, auxquelles elle répondit avec autant d'esprit que de vivacité. La princesse fiancée, et les ambassadeurs, chargés de voir célébrer son mariage, faisaient laide grimace:

«Comment, sire, dit le plus célèbre d'entre eux, pouvez-vous sur les paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel? Cette écume de marécage a l'insolence de venir mentir à votre cour, et goûte le plaisir d'être écoutée!

—Monsieur l'ambassadeur, répliqua la Grenouille, sachez que je ne suis point écume de marécage, et puisqu'il faut ici étaler ma science, allons, fées et féos, paraissez.»