Moufette l'avait reconnu de fort loin, car le diamant qui le couvrait était fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus mortelle appréhension dont une maîtresse puisse être capable; mais le roi et la reine commencèrent à sentir dans leur cœur quelques rayons d'espérance, car il était fort extraordinaire de voir un cheval à trois têtes, à douze pieds, qui jetait feu et flammes et un prince dans un étui de diamants, armé d'une épée formidable, venir dans un moment si nécessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bâton, pour faire des signes au prince, et l'encourager. Toute leur suite en fit autant. En vérité, il n'en avait pas besoin, son cœur tout seul et le péril où il voyait sa maîtresse, suffisaient pour l'animer.

Quels efforts ne fit-il point! la terre était couverte des dards, des griffes, des cornes, des ailes et des écailles du dragon; son sang coulait par mille endroits; il était tout bleu, et celui du cheval tout vert; ce qui faisait une nuance singulière sur la terre. Le prince tomba cinq fois, il se releva toujours, il prenait son temps pour remonter sur son cheval, et puis c'était des canonnades et des feux grégeois qui n'ont jamais rien eu de semblable: enfin le dragon perdit ses forces, il tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une épouvantable blessure; mais, ce qu'on aura peine à croire, et qui est pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette large blessure, un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait jamais vu; son habit était de velours bleu à fond d'or, tout brodé de perles; il avait sur la tête un petit morion à la grecque, ombragé de plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, embrassant le prince Moufy:

«Que ne vous dois-je pas mon généreux libérateur! lui dit-il; vous venez de me délivrer de la plus affreuse prison où jamais un souverain puisse être renfermé: j'y avais été condamné par la fée Lionne: il y a seize ans que j'y languis; et son pouvoir était tel, que malgré ma propre volonté, elle me forçait à dévorer cette belle princesse: menez-moi à ses pieds, pour que je lui explique mon malheur.»

Le prince Moufy, surpris et charmé d'une aventure si étonnante, ne voulut céder en rien aux civilités de ce prince; ils se hâtèrent de joindre la belle Moufette, qui rendait de son côté mille grâces aux dieux pour un bonheur si inespéré. Le roi, la reine et toute la cour étaient déjà auprès d'elle; chacun parlait à la fois, personne ne s'entendait, l'on pleurait presque autant de joie, que l'on avait pleuré de douleur. Enfin pour que rien ne manquât à la fête, la bonne Grenouille parut en l'air, montée sur un épervier qui avait des sonnettes d'or aux pieds. Lorsqu'on entendit drelin dindin, chacun leva les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la Grenouille était aussi belle que l'aurore. La reine s'avança vers elle, et la prit par une de ses petites pattes; aussitôt la sage Grenouille se métamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage était le plus agréable du monde:

«Je viens, s'écria-t-elle, pour couronner la fidélité de la princesse Moufette, elle a mieux aimé exposer sa vie, que de changer; cet exemple est rare dans le siècle où nous sommes, mais il le sera bien davantage dans les siècles à venir.»

Elle prit aussitôt deux couronnes de myrtes qu'elle mit sur la tête des deux amants qui s'aimaient, et frappant trois coups de sa baguette, l'on vit que tous les os du dragon s'élevèrent pour former un arc de triomphe, en mémoire de la grande aventure qui venait de se passer.

Ensuite cette belle et nombreuse troupe s'achemina vers la ville, chantant hymen et hyménée, avec autant de gaieté, qu'ils avaient célébré tristement le sacrifice de la princesse.

Ses noces ne furent différées que jusqu'au lendemain; il est aisé de juger de la joie qui les accompagna.