La princesse ne pouvait s'y résoudre; mais la sage nourrice lui dit tant de raisons qu'enfin elle s'engagea de faire bon visage, et d'en bien user avec sa belle-mère.

Elle s'habilla aussitôt d'une robe verte à fond d'or; elle laissa tomber ses blonds cheveux sur ses épaules, flottant au gré du vent, comme c'était la mode en ce temps-là, et elle mit sur sa tête une légère couronne de roses et de jasmins, dont toutes les feuilles étaient d'émeraudes. En cet état Vénus, mère des Amours, aurait été moins belle; cependant la tristesse qu'elle ne pouvait surmonter paraissait sur son visage.

Mais pour revenir à Grognon, cette laide créature était bien occupée à se parer. Elle se fit faire un soulier plus haut de demi-coudée que l'autre, pour paraître un peu moins boiteuse; elle se fit faire un corps rembourré sur une épaule pour cacher sa bosse; elle mit un œil d'émail le mieux fait qu'elle pût trouver; elle se farda pour se blanchir; elle teignit ses cheveux roux en noir; puis elle mit une robe de satin amarante doublée de bleu, avec une jupe jaune et des rubans violets. Elle voulut faire son entrée à cheval, parce qu'elle avait ouï dire que les reines d'Espagne faisaient ainsi la leur.

Pendant que le roi donnait ses ordres et que Gracieuse attendait le moment de partir pour aller au-devant de Grognon, elle descendit toute seule dans le jardin, et passa dans un petit bois fort sombre où elle s'assit sur l'herbe. «Enfin, dit-elle, me voici en liberté; je peux pleurer tant que je voudrai sans qu'on s'y oppose.» Aussitôt elle se prit à soupirer et pleurer tant et tant que ses yeux paraissaient deux fontaines d'eau vive. En cet état elle ne songeait plus à retourner au palais, quand elle vit venir un page vêtu de satin vert, qui avait des plumes blanches et la plus belle tête du monde; il mit un genou en terre et lui dit:

—Princesse, le roi vous attend.

Elle demeura surprise de tous les agréments qu'elle remarquait en ce jeune page; et, comme elle ne le connaissait point, elle crut qu'il devait être du train de Grognon.

—Depuis quand, lui dit-elle, le roi vous a-t-il reçu au nombre de ses pages?

—Je ne suis pas au roi, madame, lui dit-il; je suis à vous: et je ne veux être qu'à vous.

—Vous êtes à moi? répliqua-t-elle tout étonnée, et je ne vous connais point.

—Ah! princesse! lui dit-il, je n'ai pas encore osé me faire connaître; mais les malheurs dont vous êtes menacée par le mariage du roi m'obligent à vous parler plus tôt que je n'aurais fait: j'avais résolu de laisser au temps et à mes services le soin de vous déclarer ma passion, et....