Le roi, incertain si elle lui disait vrai, envoya déterrer la bûche, et demeura bien étonné de la malice de Grognon. Tout autre que lui l'aurait fait mettre à la place; mais c'était un pauvre homme faible, qui n'avait pas le courage de se fâcher tout de bon: il caressa beaucoup sa fille et la fit souper avec lui. Quand les créatures de Grognon allèrent lui dire le retour de la princesse, et qu'elle soupait avec le roi, elle commença de faire la forcenée; et courant chez lui, elle lui dit qu'il n'y avait point à balancer, qu'il fallait lui abandonner cette friponne, ou la voir partir dans le même moment pour ne revenir de sa vie; que c'était une supposition de croire qu'elle fût la princesse Gracieuse; qu'à la vérité elle lui ressemblait un peu, mais Gracieuse s'était pendue; qu'elle l'avait vue de ses yeux; et que si l'on ajoutait foi aux impostures de celle-ci, c'était manquer de considération et de confiance pour elle. Le roi, sans dire un mot, lui abandonna l'infortunée princesse, croyant ou feignant de croire que ce n'était pas sa fille.

Grognon, transportée de joie, la traîna, avec le secours de ses femmes, dans un cachot où elle la fit déshabiller. On lui ôta ses riches habits et on la couvrit d'un pauvre guenillon de grosse toile, avec des sabots à ses pieds et un capuchon de bure sur sa tête. À peine lui donna-t-on un peu de paille pour se coucher et du pain bis.

Dans cette détresse, elle se prit à pleurer amèrement et à regretter le château de féerie; mais elle n'osait appeler Percinet à son secours, trouvant qu'elle en avait trop mal usé pour lui, et ne pouvant se promettre qu'il l'aimât assez pour lui aider encore. Cependant la mauvaise Grognon avait envoyé quérir une fée, qui n'était guère moins malicieuse qu'elle.

—Je tiens ici, lui dit-elle, une petite coquine dont j'ai sujet de me plaindre; je veux la faire souffrir et lui donner toujours des ouvrages difficiles, dont elle ne puisse venir à bout, afin de la pouvoir rouer de coups sans qu'elle ait lieu de s'en plaindre; aidez-moi à lui trouver chaque jour de nouvelles peines.

La fée répliqua qu'elle y rêverait et qu'elle reviendrait le lendemain. Elle n'y manqua pas; elle apporta un écheveau de fil gros comme quatre personnes, si délié que le fil se cassait à souffler dessus, et si mêlé, qu'il était en un tampon, sans commencement ni fin. Grognon, ravie, envoya quérir sa belle prisonnière, et lui dit:

—Çà, ma bonne commère, apprêtez vos grosses pattes pour dévider ce fil, et soyez assurée que, si vous en rompez un seul brin, vous êtes perdue, car je vous écorcherai moi-même; commencez quand il vous plaira, mais je veux l'avoir dévidé avant que le soleil se couche.

Puis elle l'enferma sous trois clefs dans une chambre. La princesse n'y fut pas plus tôt que, regardant ce gros écheveau, le tournant et le retournant, cassant mille fils pour un, elle demeura si interdite qu'elle ne voulut pas seulement tenter d'en rien dévider, et le jetant au milieu de la place:

—Va, dit-elle, fil fatal, tu seras cause de ma mort. Ah! Percinet, Percinet, si mes rigueurs ne vous ont point trop rebuté, je ne demande pas que vous me veniez secourir, mais tout au moins venez recevoir mon dernier adieu.

Là-dessus elle se mit à pleurer si amèrement que quelque chose de moins sensible qu'un amant en aurait été touché. Percinet ouvrit la porte avec la même facilité que s'il en eût gardé la clé dans sa poche.

—Me voici, ma princesse, lui dit-il, toujours prêt à vous servir; je ne suis point capable de vous abandonner, quoique vous reconnaissiez mal ma passion.