Le prince en aurait eu de la peine, s'il n'avait pas été certain que rien au monde ne pouvait égaler la beauté de Désirée. Il courut dans son cabinet, et revint chez le roi; il demeura presque aussi enchanté que son fils:

—Ah! dit-il, mon cher Guerrier, je consens à ce que vous souhaitez; je rajeunirai lorsque j'aurai une si aimable princesse à ma cour. Je vais dépêcher sur-le-champ des ambassadeurs à celle de la Noire pour retirer ma parole: quand je devrais avoir une rude guerre contre elle, j'aime mieux m'y résoudre.

Le prince baisa respectueusement les mains de son père, et lui embrassa plus d'une fois les genoux. Il avait tant de joie, qu'on le reconnaissait à peine; il pressa le roi de dépêcher des ambassadeurs, non seulement à la Noire, mais aussi à la Désirée, et il souhaita qu'il choisît pour cette dernière l'homme le plus capable et le plus riche, parce qu'il fallait paraître dans une occasion si célèbre et persuader ce qu'il désirait. Le roi jeta les yeux sur Becafigue; c'était un jeune seigneur très éloquent, qui avait cent millions de rentes. Il aimait passionnément le prince Guerrier; il fit, pour lui plaire, le plus grand équipage et la plus belle livrée qu'il put imaginer. Sa diligence fut extrême, car l'amour du prince augmentait chaque jour, et sans cesse il le conjurait de partir.

—Songez, lui disait-il confidemment, qu'il y va de ma vie; que je perds l'esprit lorsque je pense que le père de cette princesse peut prendre des engagements avec quelque autre, sans vouloir les rompre en ma faveur, et que je la perdrais pour jamais.

Becafigue le rassurait afin de gagner du temps, car il était bien aise que sa dépense lui fît honneur. Il mena quatre-vingts carrosses tout brillants d'or et de diamants; la miniature la mieux finie n'approche pas de celle qui les ornait. Il y avait cinquante autres carrosses, vingt-quatre mille pages à cheval, plus magnifiques que les princes, et le reste de ce grand cortège ne se démentait en rien.

Lorsque l'ambassadeur prit son audience de congé du prince, il l'embrassa étroitement:

—Souvenez-vous, mon cher Becafigue, lui dit-il, que ma vie dépend du mariage que vous allez négocier; n'oubliez rien pour persuader, et amenez l'aimable princesse que j'adore.

Il le chargea aussitôt de mille présents où la galanterie égalait la magnificence: ce n'était que devises amoureuses gravées sur des cachets de diamants, des montres dans des escarboucles, chargées des chiffres de Désirée; des bracelets de rubis taillés en cœur. Enfin que n'avait-il pas imaginé pour lui plaire!

L'ambassadeur portait le portrait de ce jeune prince, qui avait été peint par un homme si savant, qu'il parlait et faisait de petits compliments pleins d'esprit. À la vérité il ne répondait pas à tout ce qu'on lui disait, mais il ne s'en fallait guère. Becafigue promit au prince de ne rien négliger pour sa satisfaction, et il ajouta qu'il portait tant d'argent, que si on lui refusait la princesse, il trouverait le moyen de gagner quelqu'une de ses femmes et de l'enlever.

—Ah! s'écria le prince, je ne puis m'y résoudre; elle serait offensée d'un procédé si peu respectueux.