L'ambassadeur que l'on avait dépêché à la cour de la princesse Noire ne fut pas bien reçu lorsqu'on apprit le compliment dont il était chargé. Cette Éthiopienne était la plus vindicative créature du monde; elle trouva que c'était la traiter cavalièrement, après avoir pris des engagements avec elle, de lui envoyer dire ainsi qu'on la remerciait. Elle avait vu un portrait du prince dont elle s'était entêtée, et les Éthiopiennes, quand elles se mêlent d'aimer, aiment avec plus d'extravagance que les autres.
—Comment, monsieur l'ambassadeur, dit-elle, est-ce que votre maître ne me croit pas assez riche ni assez belle? Promenez-vous dans mes États, vous trouverez qu'il n'en est guère de plus vastes; venez dans mon trésor royal voir plus d'or que toutes les mines du Pérou n'en ont jamais fourni; enfin regardez la noirceur de mon teint, ce nez écrasé, ces grosses lèvres; n'est-ce pas ainsi qu'il faut être pour être belle?
—Madame, répondit l'ambassadeur, qui craignait les bastonnades plus que tous ceux qu'on envoie à la Porte, je blâme mon maître autant qu'il est permis à un sujet; et si le Ciel m'avait mis sur le premier trône de l'univers, je sais vraiment bien à qui je l'offrirais.
—Cette parole vous sauvera la vie, lui dit-elle. J'avais résolu de commencer ma vengeance sur vous; mais il y aurait de l'injustice, puisque vous n'êtes pas cause du mauvais procédé de votre prince. Allez lui dire qu'il me fait plaisir de rompre avec moi, parce que je n'aime pas les malhonnêtes gens.
L'ambassadeur, qui ne demandait pas mieux que son congé, l'eut à peine obtenu qu'il en profita.
Mais l'Éthiopienne était trop piquée contre le prince Guerrier pour lui pardonner. Elle monta dans un char d'ivoire traîné par six autruches qui faisaient dix lieues par heure. Elle se rendit au palais de la fée de la Fontaine; c'était sa marraine et sa meilleure amie. Elle lui raconta son aventure et la pria avec les dernières instances de servir son ressentiment. La fée fut sensible à la douleur de sa filleule; elle regarda dans le livre qui dit tout, et elle connut aussitôt que le prince Guerrier ne quittait la princesse Noire que pour la princesse Désirée, qu'il l'aimait éperdument, et qu'il était même malade de la seule impatience de la voir. Cette connaissance ralluma sa colère, qui était presque éteinte, et comme elle ne l'avait pas vue depuis le moment de sa naissance, il est à croire qu'elle aurait négligé de lui faire du mal si la vindicative Noiron ne l'en avait pas conjurée.
—Quoi! s'écria-t-elle, cette malheureuse Désirée veut donc toujours me déplaire? Non, charmante princesse, non. Ma mignonne, je ne souffrirai pas qu'on te fasse un affront; les cieux et tous les éléments s'intéressent dans cette affaire. Retourne chez toi et te repose sur ta chère marraine.
La princesse Noire la remercia; elle lui fit des présents de fleurs et de fruits qu'elle reçut fort agréablement.
L'ambassadeur Becafigue s'avançait en toute diligence vers la ville capitale où le père de Désirée faisait son séjour. Il se jeta aux pieds du roi et de la reine; il versa beaucoup de larmes, et leur dit, dans les termes les plus touchants, que le prince Guerrier mourrait s'ils lui retardaient plus longtemps le plaisir de voir la princesse leur fille; qu'il ne s'en fallait plus que trois mois qu'elle n'eût quinze ans; qu'il ne lui pouvait rien arriver de fâcheux dans un espace si court; qu'il prenait la liberté de les avertir qu'une si grande crédulité pour de petites fées faisait tort à la majesté royale. Enfin il harangua si bien qu'il eut le don de persuader. On pleura avec lui, se représentant le triste état où le jeune prince était réduit, et puis on lui dit qu'il fallait quelques jours pour se déterminer et lui répondre. Il repartit qu'il ne pouvait donner que quelques heures; que son maître était à l'extrémité; qu'il s'imaginait que la princesse le haïssait, et que c'était elle qui retardait son voyage. On l'assura donc que le soir il saurait ce qu'on pouvait faire.
La reine courut au palais de sa chère fille; elle lui conta tout ce qui se passait. Désirée sentit alors une douleur sans pareille; son cœur se serra, elle s'évanouit, et la reine connut les sentiments qu'elle avait pour le prince.