Enfin la reine donna le jour à la plus belle créature que l'on ait jamais vue: on lui attacha en diligence la fleur d'aubépine sur la tête; et dans le même instant, ô merveille! elle devint une petite guenon, sautant, courant et cabriolant dans la chambre, sans que rien y manquât. À cette métamorphose, toutes les dames poussèrent des cris effroyables, et la reine, plus alarmée qu'aucune, pensa mourir de désespoir: elle cria qu'on lui ôtât le bouquet qu'elle avait sur l'oreille: l'on eut mille peines à prendre la guenuche, et on lui eût ôté inutilement ces fatales fleurs; elle était déjà guenon, guenon confirmée, ne voulant ni téter, ni faire l'enfant, il ne lui fallait que des noix et des marrons.
«Barbare Fanferluche, s'écriait douloureusement la reine, que t'ai-je fait pour me traiter si cruellement? Que vais-je devenir! quelle honte pour moi, tous mes sujets croiront que j'ai fait un monstre: quelle sera l'horreur du roi pour un tel enfant!»
Elle pleurait et priait les dames de lui conseiller ce qu'elle pouvait faire dans une occasion si pressante.
«Madame, dit la plus ancienne, il faut persuader au roi que la princesse est morte, et renfermer cette guenuche dans une boîte que l'on jettera au fond de la mer; car ce serait une chose épouvantable, si vous gardiez plus longtemps une bestiole de cette nature.»
La reine eut quelque peine à s'y résoudre; mais comme on lui dit que le roi venait dans sa chambre, elle demeura si confuse et si troublée, que sans délibérer davantage, elle dit à sa dame d'honneur de faire de la guenon tout ce qu'elle voudrait.
On la porta dans un autre appartement; on l'enferma dans la boîte, et l'on ordonna à un valet de chambre de la reine de la jeter dans la mer; il partit sur-le-champ. Voilà donc la princesse dans un péril extrême: cet homme ayant trouvé la boîte belle, eut regret de s'en défaire; il s'assit au bord du rivage, et tira la guenuche de la boîte, bien résolu de la tuer, car il ne savait point que c'était sa souveraine; mais comme il la tenait, un grand bruit qui le surprit, l'obligea de tourner la tête; il vit un chariot découvert, traîné par six licornes; il brillait d'or et de pierreries, plusieurs instruments de guerre le précédaient: une reine, en manteau royal, et couronnée, était assise sur des carreaux de drap d'or, et tenait devant elle son fils âgé de quatre ans.
Le valet de chambre reconnut cette reine, car c'était la sœur de sa maîtresse; elle l'était venue voir pour se réjouir avec elle; mais aussitôt qu'elle sut que la petite princesse était morte, elle partit fort triste, pour retourner dans son royaume; elle rêvait profondément lorsque son fils cria:
«Je veux la guenon, je veux l'avoir.»
La reine ayant regardé, elle aperçut la plus jolie guenon qui ait jamais été. Le valet de chambre cherchait un moyen de s'enfuir; on l'en empêcha: la reine lui en fit donner une grosse somme, et la trouvant douce et mignonne, elle la nomma Babiole: ainsi, malgré la rigueur de son sort, elle tomba entre les mains de la reine, sa tante.
Quand elle fut arrivée dans ses états, le petit prince la pria de lui donner Babiole pour jouer avec lui: il voulait qu'elle fût habillée comme une princesse: on lui faisait tous les jours des robes neuves, et on lui apprenait à ne marcher que sur les pieds; il était impossible de trouver une guenon plus belle et de meilleur air: son petit visage était noir comme jais, avec une barbette blanche et des touffes incarnates aux oreilles; ses menottes n'étaient pas plus grandes que les ailes d'un papillon, et la vivacité de ses yeux marquait tant d'esprit, que l'on n'avait pas lieu de s'étonner de tout ce qu'on lui voyait faire.