«Mais, ajouta-t-il, la plus forte épreuve de sa tendresse, et à laquelle vous devez être la plus sensible, c'est, madame, au soin qu'il a pris de se faire peindre pour vous avancer le plaisir de le voir.»
Aussitôt il déploya le portrait du roi des singes assis sur un gros billot, tenant une pomme qu'il mangeait.
Babiole détourna les yeux pour ne pas regarder plus longtemps une figure si désagréable, et grondant trois ou quatre fois, elle fit entendre à Mirlifiche qu'elle était obligée à son maître de son estime; mais qu'elle n'avait pas encore déterminé si elle voulait se marier.
Cependant la reine avait résolu de ne se point attirer la colère des singes, et ne croyant pas qu'il fallût beaucoup de cérémonies pour envoyer Babiole où elle voulait qu'elle allât, elle fit préparer tout pour son départ. À ces nouvelles le désespoir s'empara tout à fait de son cœur: les mépris du prince d'un côté, de l'autre l'indifférence de la reine, et plus que tout cela, un tel époux, lui firent prendre la résolution de s'enfuir: ce n'était pas une chose bien difficile; depuis qu'elle parlait, on ne l'attachait plus, elle allait, elle venait et rentrait dans sa chambre aussi souvent par la fenêtre que par la porte.
Elle se hâta donc de partir, sautant d'arbre en arbre, de branche en branche jusqu'au bord d'une rivière; l'excès de son désespoir l'empêcha de comprendre le péril où elle allait se mettre en voulant la passer à la nage, et sans rien examiner, elle se jeta dedans: elle alla aussitôt au fond. Mais comme elle ne perdit point le jugement, elle aperçut une grotte magnifique, toute ornée de coquilles, elle se hâta d'y entrer; elle y fut reçue par un vénérable vieillard, dont la barbe descendait jusqu'à sa ceinture: il était couché sur des roseaux et des glaïeuls, il avait une couronne de pavots et de lis sauvages; il s'appuyait contre un rocher, d'où coulaient plusieurs fontaines qui grossissaient la rivière.
«Hé! qui t'amène ici, petite Babiole? dit-il, en lui tendant la main.
—Seigneur, répondit-elle, je suis une guenuche infortunée, je fuis un singe affreux que l'on veut me donner pour époux.
—Je sais plus de tes nouvelles que tu ne penses, ajouta le sage vieillard; il est vrai que tu abhorres Magot, mais il n'est pas moins vrai que tu aimes un jeune prince, qui n'a pour toi que de l'indifférence.
—Ah! seigneur, s'écria Babiole en soupirant, n'en parlons point, son souvenir augmente toutes mes douleurs.
—Il ne sera pas toujours rebelle à l'amour, continua l'hôte des poissons, je sais qu'il est réservé à la plus belle princesse de l'univers.