Insensiblement cette seconde année s'écoula comme la première, le prince ne souhaitait guère de choses que les mains diligentes ne lui apportassent sur-le-champ, soit des livres, des pierreries, des tableaux, des médailles antiques; enfin il n'avait qu'à dire je veux un tel bijou, qui est dans le cabinet du Mogol ou du roi de Perse, telle statue de Corinthe ou de la Grèce, il voyait aussitôt devant lui ce qu'il désirait, sans savoir ni qui l'avait apporté, ni d'où il venait. Cela ne laisse pas d'avoir ses agréments; et pour se délasser, l'on est quelquefois bien aise de se voir maître des plus beaux trésors de la terre.
Chatte Blanche, qui veillait toujours aux intérêts du prince, l'avertit que le temps de son départ approchait, qu'il pouvait se tranquilliser sur la pièce de toile qu'il désirait, et qu'elle lui en avait fait une merveilleuse; elle ajouta qu'elle voulait cette fois-ci lui donner un équipage digne de sa naissance, et sans attendre sa réponse, elle l'obligea de regarder dans la grande cour du château. Il y avait une calèche découverte, d'or émaillé de couleur de feu, avec mille devises galantes, qui satisfaisaient autant l'esprit que les yeux. Douze chevaux blancs comme la neige, attachés quatre à quatre de front, la traînaient, chargés de harnais de velours couleur de feu en broderie de diamants, et garnis de plaques d'or. La doublure de la calèche était pareille, et cent carrosses à huit chevaux, tous remplis de seigneurs de grande apparence, très superbement vêtus, suivaient cette calèche. Elle était encore accompagnée par mille gardes du corps dont les habits étaient si couverts de broderie que l'on n'apercevait point l'étoffe; ce qui était singulier, c'est qu'on voyait partout le portrait de Chatte Blanche, soit dans les devises de la calèche, ou sur les habits des gardes du corps, ou attachés avec un ruban du justaucorps de ceux qui faisaient le cortège, comme un ordre nouveau dont elle les avait honorés.
«Va, dit-elle au prince, va paraître à la cour du roi ton père, d'une manière si somptueuse que tes airs magnifiques servent à lui en imposer, afin qu'il ne te refuse plus la couronne que tu mérites. Voilà une noix, ne la casse qu'en sa présence, tu y trouveras la pièce de toile que tu m'as demandée.—Aimable Blanchette, lui dit-il, je vous avoue que je suis si pénétré de vos bontés, que si vous y vouliez consentir, je préférerais de passer ma vie avec vous à toutes les grandeurs que j'ai lieu de me promettre ailleurs.—Fils de roi, répliqua-t-elle, je suis persuadée de la bonté de ton coeur, c'est une marchandise rare parmi les princes, ils veulent être aimés de tout le monde, et ne veulent rien aimer; mais tu montres assez que la règle générale a son exception. Je te tiens compte de l'attachement que tu témoignes pour une petite Chatte Blanche, qui dans le fond n'est propre à rien qu'à prendre des souris.» Le prince lui baisa la patte, et partit.
L'on aurait de la peine à croire la diligence qu'il fit, si l'on ne savait déjà de quelle manière le cheval de bois l'avait porté en moins de deux jours à plus de cinq cents lieues du château; de sorte que le même pouvoir qui anima celui-là pressa si fort les autres qu'ils ne restèrent que vingt-quatre heures sur le chemin; ils ne s'arrêtèrent en aucun endroit, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés chez le roi, où les deux frères aînés du prince s'étaient déjà rendus; de sorte que ne voyant point paraître leur cadet, ils s'applaudissaient de sa négligence, et se disaient tout bas l'un à l'autre: «Voilà qui est bien heureux, il est mort ou malade, il ne sera point notre rival dans l'affaire importante qui va se traiter.» Aussitôt ils déployèrent leurs toiles, qui à la vérité étaient si fines qu'elles passaient par le trou d'une grosse aiguille, mais dans une petite, cela ne se pouvait; et le roi, très aise de ce prétexte de dispute, leur montra l'aiguille qu'il avait proposée et que les magistrats, par son ordre, apportèrent du trésor de la ville, où elle avait été soigneusement enfermée.
Il y avait beaucoup de murmure sur cette dispute. Les amis des princes, et particulièrement ceux de l'aîné, car c'était sa toile qui était la plus belle, disaient que c'était là une franche chicane, où il entrait beaucoup d'adresse et de normanisme. Les créatures du roi soutenaient qu'il n'était point obligé de tenir des conditions qu'il n'avait pas proposées; enfin, pour les mettre tous d'accord, l'on entendit un bruit charmant de trompettes, de timbales et de hautbois; c'était notre prince qui arrivait en pompeux appareil. Le roi et ses deux fils demeurèrent aussi étonnés les uns que les autres d'une si grande magnificence.
Après qu'il eut salué respectivement son père, embrassé ses frères, il tira d'une boîte couverte de rubis la noix qu'il cassa; il croyait y trouver la pièce de toile tant vantée; mais il y avait au lieu une noisette. Il cassa encore, et demeura surpris de voir un noyau de cerise. Chacun se regardait, le roi riait tout doucement, et se moquait que son fils eût été assez crédule pour croire apporter dans une noix une pièce de toile: mais pourquoi ne l'aurait-il pas cru, puisqu'il a déjà donné un petit chien qui tenait dans un gland? Il cassa donc le noyau de cerise, qui était rempli de son amande; alors il s'éleva un grand bruit dans la chambre, l'on n'entendait autre chose que: «Le prince cadet est la dupe de l'aventure.» Il ne répondit rien aux mauvaises plaisanteries des courtisans; il ouvre l'amande, et trouve un grain de blé puis dans le grain de blé un grain de millet. Oh! c'est la vérité qu'il commença à se défier, et marmotta entre ses dents: «Chatte Blanche, Chatte Blanche, tu t'es moquée de moi.» Il sentit dans ce moment la griffe d'un chat sur sa main, dont il fut si bien égratigné qu'il saignait. Il ne savait si cette griffade était faite pour lui donner du coeur, ou lui faire perdre courage. Cependant il ouvrit le grain de millet, et l'étonnement de tout le monde ne fut pas petit, quand il en tira une pièce de toile de quatre cents aunes, si merveilleuse que tous les oiseaux, les animaux et les poissons y étaient peints avec les arbres, les fruits et les plantes de la terre, les rochers, les raretés et les coquillages de la mer, le soleil, la lune, les étoiles, les astres et les planètes des cieux: il y avait encore le portrait des rois et autres souverains qui régnaient pour lors dans le monde; celui de leurs femmes, de leurs maîtresses, de leurs enfants et de tous leurs sujets, sans que le plus petit polisson y fût oublié. Chacun dans son état faisait le personnage qui lui convenait, et vêtu à la mode de son pays. Lorsque le roi vit cette pièce de toile, il devint aussi pâle que le prince était devenu rouge de la chercher si longtemps. L'on présenta l'aiguille, et elle y passa et repassa six fois. Le roi et les deux princes aînés gardaient un morne silence, quoique la beauté si rare de cette toile les forçât de temps en temps de dire que tout ce qui était dans l'univers ne lui était pas comparable.
Le roi poussa un profond soupir, et se tournant vers ses enfants: «Rien ne peut, leur dit-il, me donner tant de consolation dans ma vieillesse que de reconnaître votre déférence pour moi, je souhaite donc que vous vous mettiez à une nouvelle épreuve. Allez encore voyager un an, et celui qui au bout de l'année ramènera la plus belle fille l'épousera, et sera couronné roi à son mariage; c'est aussi bien une nécessité que mon successeur se marie. Je jure, je promets, que je ne différerai plus à donner la récompense que j'ai promise.»
Toute l'injustice roulait sur notre prince. Le petit chien et la pièce de toile méritaient dix royaumes plutôt qu'un; mais il était si bien né qu'il ne voulut point contrarier la volonté de son père; et sans différer, il remonta dans sa calèche: tout son équipage le suivit, et il retourna auprès de sa chère Chatte Blanche; elle savait le jour et le moment qu'il devait arriver, tout était jonché de fleurs sur le chemin, mille cassolettes fumaient de tous côtés, et particulièrement dans le château. Elle était assise sur un tapis de Perse, et sous un pavillon de drap d'or, dans une galerie où elle pouvait le voir revenir. Il fut reçu par les mains qui l'avaient toujours servi. Tous les chats grimpèrent sur les gouttières pour le féliciter par un miaulage désespéré.
«Eh bien, fils de roi, lui dit-elle, te voilà donc encore revenu sans couronne?—Madame, répliqua-t-il, vos bontés m'avaient mis en état de la gagner: mais je suis persuadé que le roi aurait plus de peine à s'en défaire que je n'aurais de plaisir à la posséder.—N'importe, dit-elle, il ne faut rien négliger pour la mériter, je te servirai dans cette occasion; et puisqu'il faut que tu mènes une belle fille à la cour de ton père, je t'en chercherai quelqu'une qui te fera gagner le prix; cependant réjouissons-nous, j'ai ordonné un combat naval entre mes chats et les terribles rats de la contrée. Mes chats seront peut-être embarrassés, car ils craignent l'eau; mais aussi ils auraient trop d'avantage, et il faut, autant qu'on le peut, égaler toutes choses.» Le prince admira la prudence de madame Minette. Il la loua beaucoup, et fut avec elle sur une terrasse qui donnait vers la mer.
Les vaisseaux des chats consistaient en de grands morceaux de liège, sur lesquels ils voguaient assez commodément. Les rats avaient joint plusieurs coques d'oeufs, et c'étaient là leurs navires. Le combat s'opiniâtra cruellement; les rats se jetaient dans l'eau, et nageaient bien mieux que les chats; de sorte que vingt fois ils furent vainqueurs et vaincus; mais Minagrobis, amiral de la flotte chatonique, réduisit la gente ratonienne dans le dernier désespoir. Il mangea à belles dents le général de leur flotte; c'était un vieux rat expérimenté, qui avait fait trois fois le tour du monde dans de bons vaisseaux, où il n'était ni capitaine, ni matelot, mais seulement croque-lardon.