—La confiance que vous me donnez de vous dire ce qui se passe dans mon esprit, répliqua-t-elle, m'engage à vous déclarer que je ne saurais plus vivre, si je n'ai l'eau qui danse; elle est dans la forêt lumineuse; je n'aurai avec elle rien à craindre de la fureur des ans.

—Ne vous chagrinez point, mon aimable Étoile, ajouta-t-il, je vais partir et je vous en apporterai, ou vous saurez par ma mort qu'il est impossible d'en avoir.

—Non, dit-elle, j'aimerais mieux renoncer à tous les avantages de la beauté; j'aimerais mieux être affreuse que de hasarder une vie si chère; je vous conjure de ne plus penser à l'eau qui danse, et même, si j'ai quelque pouvoir sur vous, je vous le défends.»

Le prince feignit de lui obéir; mais aussitôt qu'il la vit occupée, il monta sur son cheval blanc, qui n'allait que par bonds et par courbettes; il prit de l'argent et un riche habit; pour des diamants, il n'en avait pas besoin, car ses cheveux lui en fournissaient assez, et trois coups de peigne en faisaient tomber quelquefois pour un million. À la vérité cela n'était pas toujours égal; l'on a même su que la disposition de leur esprit et celle de leur santé réglaient assez l'abondance des pierreries; il ne mena personne avec lui pour être plus en liberté, et afin que si l'aventure était périlleuse, il pût se hasarder sans essuyer les remontrances d'un domestique zélé et craintif.

Quand l'heure du souper fut venue, et que la princesse ne vit point paraître son frère Chéri, l'inquiétude la saisit à tel point qu'elle ne pouvait ni boire ni manger: elle donna des ordres pour le faire chercher partout. Les deux princes, ne sachant rien de l'eau qui danse, lui disaient qu'elle se tourmentait trop, qu'il ne pouvait être éloigné, qu'elle savait qu'il s'abandonnait volontiers à de profondes rêveries, et que sans doute il s'était arrêté dans la forêt. Elle prit donc un peu de tranquillité jusqu'à minuit; mais alors elle perdit toute patience, et dit en pleurant à ses frères que c'était elle qui était cause de l'éloignement de Chéri, qu'elle lui avait témoigné un désir extrême d'avoir l'eau qui danse de la forêt lumineuse, que sans doute il en avait pris le chemin. À ces nouvelles ils résolurent d'envoyer après lui plusieurs personnes, et elle les chargea de lui dire qu'elle le conjurait de revenir.

Cependant la méchante Feintise était fort intriguée pour savoir l'effet de son conseil, lorsqu'elle apprit que Chéri était déjà en campagne; elle en eut une sensible joie, ne doutant pas qu'il ne fît plus de diligence que ceux qui le suivaient, et qu'il ne lui en arrivât malheur; elle courut au palais, toute fière de cette espérance; elle rendit compte à la reine-mère de ce qui s'était passé.

«J'avoue, madame, lui dit-elle, que je ne puis douter que ce ne soient les trois princes et leur soeur; ils ont des étoiles sur le front, des chaînes, d'or au cou; leurs cheveux sont d'une beauté ravissante, il en tombe à tous moments des pierreries; j'en ai vu à la princesse que j'avais mises sur son berceau, dont elle se pare, quoiqu'elles ne vaillent pas celles qui tombent de ses cheveux: de sorte qu'il m'est pas permis de douter de leur retour, malgré les soins que je croyais avoir pris pour l'empêcher; mais, madame, je vous en délivrerai; et comme c'est le seul moyen qui me reste de réparer ma faute, je vous supplie seulement de m'accorder du temps; voilà déjà un des princes qui est parti pour aller chercher l'eau qui danse, il périra sans doute dans cette entreprise; ainsi je leur prépare plusieurs occasions de se perdre.

—Nous verrons, dit la reine, si le succès répondra à votre attente, mais comptez que cela seul peut vous dérober à ma juste fureur.»

Feintise se retira plus alarmée que jamais, cherchant dans son esprit tout ce qui pouvait les faire périr.

Le moyen qu'elle en avait trouvé à l'égard du prince Chéri, était un des plus certains, car l'eau qui danse ne se puisait pas aisément; elle avait fait tant de bruit par les malheurs qui étaient arrivés à ceux qui la cherchaient, qu'il n'y avait personne qui n'en sût le chemin. Son cheval blanc allait d'une vitesse surprenante; il le pressait sans quartier, parce qu'il voulait revenir promptement auprès de Belle-Étoile, et lui donner la satisfaction qu'elle se promettait de son voyage. Il ne laissa pas de marcher huit nuits de suite sans se reposer ailleurs que dans le bois, sous le premier arbre, sans manger autre chose que les fruits qu'il trouvait sur son chemin, et sans laisser à son cheval qu'à peine le temps de brouter l'herbe. Enfin au bout de ce temps-là, il se trouva dans un pays dont l'air était si chaud, qu'il commença de souffrir beaucoup: ce n'était pas que le soleil eût plus d'ardeur; il ne savait à quoi en attribuer la cause, lorsque du haut d'une montagne il aperçut la forêt lumineuse; tous les arbres brûlaient sans se consumer, et jetaient des flammes en des lieux si éloignés, que la campagne était aride et déserte: l'on entendait dans cette forêt siffler les serpents et rugir les lions, ce qui étonna beaucoup le prince; car il semblait qu'aucun animal, excepté la salamandre, ne pouvait vivre dans cette espèce de fournaise.