»Après avoir été quelque temps à me remettre de cette violente agitation, j'entrai dans une salle basse, où l'on me dit que Meluza était. Je le saluai et je lui dis le sujet de mon voyage, que Mendez était mon proche parent, qu'il avait été ruiné par la perte d'un galion et par sa captivité, et que c'était sur mon propre bien que je prenais de quoi payer sa rançon. Le Maure me parut fort indifférent à tout ce que je lui disais; et, me regardant dédaigneusement, il me dit qu'il ne s'informait point où je prendrais cet argent, mais qu'il savait, de science certaine, que Mendez était riche; que, cependant, pour me marquer qu'il ne voulait pas se servir de tous ses avantages, il ne le mettait qu'à vingt mille écus.
»Hélas! que ç'aurait été peu si je n'avais pas perdu mes pierreries! mais que c'était trop en l'état où je me trouvais. Enfin, après avoir longtemps disputé inutilement, je pris tout d'un coup une résolution qui ne pouvait être inspirée que par un amour extrême.
«Voilà tout ce que j'ai, dis-je au corsaire en lui donnant mes diamants, cela ne vaut pas ce que tu demandes; prends-moi pour ton esclave, et sois bien persuadé que tu ne me garderas pas longtemps. Je suis fille unique d'un riche banquier de Séville; retiens-moi pour otage et laisse aller Mendez, il reviendra bientôt pour me retirer.» Le barbare fut surpris de me trouver capable d'une résolution si généreuse et si tendre.—Tu es digne, me dit-il, d'une meilleure fortune. Va, j'accepte le parti que tu m'offres, j'aurai soin de toi et te serai bon patron. Il faut que tu quittes l'habit que tu portes pour en prendre un convenable à ton sexe; tu garderas même tes pierreries si tu veux, j'attendrai aussi bien pour le tout que pour une partie.
»Doña Henriette était si confuse et si éperdue du marché que je venais de conclure, qu'elle ne pouvait assez m'exprimer son déplaisir; mais, enfin, malgré toutes ses remontrances et ses prières, je tins ferme, et Meluza me fit apporter un habit d'esclave dont je m'habillai. Il me conduisit dans la chambre de sa femme à laquelle il me donna, après lui avoir raconté ce que je faisais pour la liberté de mon amant.
»Elle en parut touchée et me promit qu'elle adoucirait le temps de ma servitude par tous les bons traitements qu'elle me pourrait faire.
»Le soir, quand Mendez fut de retour, Meluza le fit appeler et lui dit que, comme il était de Séville, il lui voulait faire voir une esclave qu'il avait achetée, parce qu'il la connaîtrait peut-être.
»Aussitôt on me fit entrer. Mendez, à cette vue, perdant toute contenance, vint se jeter à mes genoux, et prenant mes mains qu'il baisait tendrement et qu'il mouillait de ses larmes, il me dit tout ce qui se peut penser de plus touchant et de plus tendre. Meluza et sa femme se divertirent de voir les différents mouvements de joie et de tristesse, d'amour et de peine dont nous étions agités; enfin ils apprirent à Mendez les obligations qu'il m'avait, qu'il était libre et que je resterais à sa place. Il fit tout ce que l'on put faire pour me détourner de prendre un tel parti.—Hé quoi! me disait-il, vous voulez que je vous charge de mes chaînes, ma chère maîtresse, pourrai-je être libre quand vous ne le serez pas? Je vais donc faire pour vous ce que vous venez de faire pour moi; je me vendrai et je vous rachèterai de cet argent; car, enfin, considérez que quand même je serais en état, aussitôt que j'arriverai à Séville, d'y trouver des secours et de revenir sur mes pas pour vous ramener, je ne pourrais cependant me résoudre de vous quitter; jugez donc si je le pourrai dans un temps où ma fortune ne me promet rien et que je suis le plus malheureux de tous les hommes.—J'opposai à toutes ses raisons la tendresse de mon père qui ne me laisserait pas esclave aussitôt qu'il le saurait. Enfin j'employai tout le pouvoir que j'avais sur son esprit, pour qu'il profitât de ce que je faisais en sa faveur.
»Que vous dirai-je, Madame, de notre séparation? Elle fut si douloureuse que les paroles ne peuvent exprimer ce que nous sentîmes. J'obligeai Henriette de partir avec lui, afin qu'elle allât solliciter et presser mes parents de faire leur devoir à mon égard.
»Cependant mon père et ma mère étaient dans une affliction inconcevable; et, lorsqu'ils s'aperçurent de ma fuite, ils en pensèrent mourir de douleur.
»Ils se reprochaient sans cesse ce qu'ils avaient fait pour m'obliger à épouser le marquis de Los-Rios; il n'était pas, de son côté, dans un moindre désespoir; ils me faisaient chercher inutilement dans tous les endroits où ils pouvaient s'imaginer que je serais cachée.