Comme j'achevais de traduire la lettre que je vous envoie, le fils de l'alcalde vint me voir; c'était un jeune homme qui avait une bonne opinion de lui-même et qui était un vrai guap[57]. Que ce mot ne vous embarrasse pas, ma chère cousine; guap veut dire, en espagnol, brave, galant et même fanfaron. Ses cheveux étaient séparés sur le milieu de la tête et noués, par derrière, avec un ruban bleu, large de quatre doigts et long de deux aunes, qui tombait de toute sa longueur; il avait des chausses de velours noir qui se boutonnaient de cinq ou six boutons au-dessus du genou, et sans quoi il serait impossible de les ôter sans les déchirer en pièces, tant elles sont étroites en ce pays. Il avait une veste si courte qu'elle ne passait pas la poche, et un pourpoint à longues basques de velours noir ciselé, avec des manches pendantes, larges de quatre doigts; les manches du pourpoint étaient de satin blanc bordées de jais, et au lieu d'avoir des manches de chemise de toile, il en portait de taffetas noir fort bouffantes avec des manchettes de même; son manteau était de drap noir, et comme c'était un guap, il l'avait entortillé autour de son bras, parce que cela est plus galant, avec un broquel à la main; c'est une espèce de bouclier fort léger et qui a au milieu une pointe d'acier: ils le portent quand ils vont la nuit en bonne ou en mauvaise fortune. Il tenait, de l'autre main, une épée plus longue que demi-pique, et le fer qu'il y avait à la garde aurait pu suffire à faire une petite cuirasse; comme ces épées sont si longues qu'on ne pourrait les tirer du fourreau à moins que l'on ne fût aussi grand qu'un géant, ce fourreau s'ouvre en appuyant le doigt sur un petit ressort. Il avait aussi un poignard dont la lame était étroite; il était attaché à sa ceinture contre son dos; sa golille de carton, couverte d'un petit quintin, lui tenait le col si droit, qu'il ne pouvait ni baisser ni tourner la tête[58]. Rien n'est plus ridicule que ce hausse-col; car ce n'est ni une fraise, ni un rabat, ni une cravate; cette golille, enfin, ne ressemble à rien, incommode beaucoup et défigure de même. Son chapeau était d'une grandeur prodigieuse, la forme basse et doublée de taffetas noir avec un gros crêpe autour, comme un mari le porterait pour le deuil de sa femme. L'on m'a dit que ce crêpe est le titre le plus incontestable de la plus fine galanterie. Ceux qui se piquent de se mettre bien ne portent ni chapeaux bordés, ni plumes, ni nœuds de rubans d'or et d'argent; c'est un crêpe bien large et bien épais dont ils se parent, et il n'y a point de Chimène qui puisse tenir contre cette vision. Ses souliers étaient d'un maroquin aussi fin que les peaux dont on fait les gants, et tout découpés, malgré le froid, si justes aux pieds qu'il semblait qu'ils fussent collés dessus, et n'avaient point de talon. Il me fit, en entrant, une révérence à l'espagnole, les deux jambes croisées l'une sur l'autre et se baissant gravement comme font les femmes lorsqu'elles saluent quelqu'un[59]. Il était fort parfumé, et ils le sont tous beaucoup; sa visite ne fut pas longue; il savait assez son monde; il n'oublia pas de me dire qu'il allait souvent à Madrid, et qu'il ne se faisait pas de courses de taureaux où il n'exposât sa vie. Comme j'avais sur le cœur le peu de soin qu'on prend des lettres, je lui parlai du courrier que mes gens avaient trouvé endormi sur le degré; il me dit que cela venait de la négligence du grand maître des postes, ou, pour mieux dire, de ce qu'il voulait trop gagner; et que, si le Roi en était informé, il ne le souffrirait pas. Ce nom de grand maître des postes fit que je lui demandai si l'on allait quelquefois en poste en Espagne; il me dit que oui, pourvu qu'on eût la permission du Roi ou du grand maître, qui est toujours un homme d'une naissance distinguée, et qu'à moins d'un ordre bien signé et en bonne forme, on ne donnait point de chevaux. Mais, lui dis-je, un homme qui vient de se battre ou qui a d'autres raisons de vouloir faire diligence, que fait-il? Rien, Madame, me dit-il; s'il a de bons chevaux il s'en sert, et, s'il n'en a pas, il est assez embarrassé; mais lorsque l'on veut aller en poste et que l'on ne part pas directement de Madrid, il suffit de prendre un billet de l'alcalde, qui veut dire gouverneur des villes par où l'on passe. Ma curiosité étant satisfaite sur ce chapitre, le galant Espagnol se retira, et nous soupâmes tous ensemble à notre ordinaire.
Il y avait déjà du temps que j'étais couchée et endormie, quand je fus réveillée par un son de cloches et par un bruit confus de voix effroyables. Je ne savais encore ce qui le causait, lorsque Don Fernand de Tolède et Don Frédéric de Cardone, sans frapper à ma porte, l'enfoncèrent, et m'appelant de toutes leurs forces pour me trouver (car ils n'avaient point de lumière), vinrent l'un et l'autre à mon lit, et jetant ma robe sur moi, ils m'emportèrent avec ma fille au plus vite jusqu'au haut de la maison. Je ne peux vous représenter mon étonnement et ma crainte; je leur demandai enfin ce qui était arrivé. Ils me dirent que le dégel était venu tout d'un coup avec tant de violence, que les rivières, grossies par les torrents qui tombaient de tous côtés des montagnes dont la ville est entourée, s'étaient débordées et l'inondaient; qu'au moment qu'ils m'étaient venus prendre, l'eau était déjà dans ma chambre, et que le désordre était horrible. Il n'était pas nécessaire qu'ils m'en dissent davantage, car j'entendais des cris affreux et l'eau ébranlait toute la maison. Je n'ai jamais eu si grand'peur, je regrettais tendrement ma chère patrie. Hélas! disais-je, j'ai bien fait du chemin pour me venir noyer au quatrième étage d'une hôtellerie d'Aranda. Toute mauvaise plaisanterie à part, je croyais mourir, et j'étais si troublée que je fus prête vingt fois de prier MM. de Tolède et de Cardone de m'entendre en confession. Je crois que dans la suite ils en auraient plus ri que moi. Nous fûmes jusqu'au jour dans les alarmes continuelles; mais l'alcalde et les habitants de la ville travaillèrent si promptement et si utilement à détourner les torrents, et à faire écouler les eaux, que nous n'en eûmes que la peur. Deux de nos mulets furent noyés, mes litières et mes hardes si pénétrées d'eau, que, pour les faire sécher, il a fallu rester un jour tout entier: et ce n'était pas une chose trop facile, car il n'y a pas de cheminée aux hôtelleries. L'on chauffa le four et l'on mit toutes mes hardes dedans. Je vous assure que je n'ai point gagné à cette malheureuse inondation; je me couchai après cela, où pour mieux dire, je me mis dans le bain, mon lit étant aussi mouillé que tout le reste.
Nos voyageurs ont jugé qu'il fallait me laisser un peu en repos; j'ai employé une partie de ma journée à vous écrire. Adieu, ma chère cousine, il est temps de finir. Je suis toujours plus à vous que personne au monde.
A Aranda de Duero, ce 9 de mars.
SIXIÈME LETTRE.
L'exactitude que j'ai à vous apprendre les choses que je crois dignes de votre curiosité m'oblige très-souvent de m'informer de plusieurs particularités que j'aurais négligées, si vous ne m'aviez pas dit qu'elles vous font plaisir, et que vous aimez à voyager sans sortir de votre cabinet.
Nous partîmes d'Aranda par un temps de dégel qui rendait l'air bien plus chaud, mais qui rendait aussi les chemins plus mauvais. Nous trouvâmes peu après la montagne de Somosierra, qui sépare la Vieille-Castille de la nouvelle, et nous ne la traversâmes pas sans peine, tant pour sa hauteur que pour la quantité de neige dont les fonds étaient remplis, et où nous tombions quelquefois comme dans des précipices, croyant le chemin uni. L'on appelle ce passage Puerto[60]. Il semble que ce nom ne devrait être donné qu'à un port où l'on s'embarque sur la mer ou sur la rivière, mais c'est ainsi qu'on explique le passage d'un royaume dans un autre; et toujours en faisant son chemin il en coûte, car les gardes des douanes, qui font payer les droits du Roi, attendent les voyageurs sur les grands chemins, et ne les laissent point en repos, qu'ils ne leur aient donné quelque chose.
En arrivant à Buitrago, nous étions aussi mouillés que la nuit d'inondation à Aranda, et encore que je fusse en litière, je ne m'apercevais guère moins du mauvais temps que si j'eusse été à pied ou à cheval, parce que les litières sont si mal faites en ce pays, et si mal fermées, que lorsque les mulets passent quelque ruisseau, ils jettent avec leurs pieds une partie de l'eau dans la litière, et quand elle y est une fois, elle y demeure, de sorte que je fus obligée, en arrivant, de changer de linge et d'habits. Ensuite Don Fernand, les trois cavaliers, ma fille et mes femmes, vinrent avec moi au château dont on m'avait beaucoup parlé.
Il me parut aussi régulièrement bâti que celui de Lerma, un peu moins grand, mais plus agréable. Les appartements en sont mieux tournés, et les meubles ont quelque chose de fort riche et même de singulier, tant par leur antiquité que par leur magnificence. Ce château est, comme celui de Lerma, à Don Rodrigo de Silva de Mendoza, duc de Pastrana et de l'Infantado. Sa mère se nomme Doña Catalina de Mendoza et Sandoval, héritière des duchés de l'Infantado et de Lerma. Il vient de père en fils de Ruy Gomes de Silva, qui fut fait duc de Pastrana et prince d'Eboli par le Roi Philippe II. Cette princesse d'Eboli, dont il a été tant parlé pour sa beauté, était sa femme, et le Roi en était très-amoureux. On me montra son portrait, qui doit avoir été fait par un excellent peintre; elle est représentée toute de sa grandeur, assise sous un pavillon attaché à quelques branches d'arbre; il semble qu'elle se lève, car elle n'a sur elle qu'un linge fin qui laisse voir une partie de son corps. Si elle l'avait aussi beau qu'il paraît dans son portrait, et si ses traits étaient aussi réguliers, on doit croire qu'elle était la plus charmante de toutes les femmes; ses yeux sont si vifs et si remplis d'esprit qu'il semble qu'elle va vous parler. Elle a la gorge, les bras, les pieds et les jambes nus; ses cheveux tombent sur son sein, et des petits amours, qui paraissent dans tous les coins du tableau, s'empressent pour la servir: les uns tiennent son pied et lui mettent un brodequin, les autres passent des fleurs dans ses cheveux, il y en a qui soutiennent son miroir. On en voit plus loin qui lui aiguisent des flèches, pendant que les autres en emplissent son carquois et bandent son arc. Un faune la regarde au travers des branches, elle l'aperçoit et elle le montre à un petit Cupidon qui est appuyé sur ses genoux, et qui pleure, comme s'il en avait peur ce qui la fait sourire. Toute la bordure est d'argent ciselé et doré en beaucoup d'endroits. Je demeurai longtemps à la regarder avec un extrême plaisir, mais on me fit passer dans une autre galerie où je la vis encore. Elle était peinte dans un très-grand tableau, à la suite de la Reine Élisabeth, fille de Henri II, Roi de France, que Philippe II, Roi d'Espagne, épousa au lieu de la donner au prince Don Carlos son fils, avec qui elle avait été accordée. La Reine faisait son entrée à cheval, comme c'est la coutume, et je trouvai la princesse d'Eboli moins brillante auprès d'elle qu'elle ne m'avait paru étant seule. Il faut juger par là des charmes de cette jeune Reine; elle était vêtue d'une robe de satin bleu, mais du reste tout de même que je vous ai représenté la comtesse de Lemos. Le Roi la regardait passer de dessus un balcon. Il était habillé de noir avec le collier de la Toison; ses cheveux roux et blancs, le visage long, pâle, vieux, ridé et laid. L'infant Don Carlos accompagnait la Reine; il était fort blanc, la tête belle, les cheveux blonds, les yeux bleus, et il regardait la Reine avec une langueur si touchante, qu'il paraît que le peintre a pénétré le secret de son cœur, et qu'il a voulu l'exprimer. Son habit était blanc et brodé de pierreries; il était en pourpoint tailladé, avec un petit chapeau relevé par le côté, couvert de plumes blanches. Je vis dans la même galerie un autre tableau qui me toucha fort: c'était le prince Don Carlos mourant. Il était assis dans un fauteuil, son bras appuyé sur une table qui était devant lui, et sa tête penchée sur sa main; il tenait une plume comme s'il eût voulu écrire, il y avait devant lui un vase où il paraissait quelque reste d'une liqueur brune, et apparemment que c'était un poison. Un peu plus loin, l'on voyait préparer le bain, où l'on devait lui ouvrir les veines; le peintre avait représenté parfaitement bien l'état où l'on se trouve dans une occasion si funeste; et comme j'avais lu son histoire et que j'en avais été attendrie, il me sembla qu'effectivement je le voyais mourir[61]. On me dit que tous ces tableaux étaient de grand prix. On me conduisit dans une chambre dont l'ameublement avait appartenu à l'archiduchesse Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et l'on prétend qu'elle y a travaillé elle-même; c'est un petit lit de gaze sur lequel on a appliqué des plumes d'oiseaux de toutes les couleurs, et cela forme des grotesques, des plumes, des fleurs, des petits animaux. La tapisserie est pareille, et les différentes nuances des plumes font un effet très-agréable. Voilà ce que je remarquai de plus singulier au château de Buitrago; et comme il était déjà tard, nous en sortîmes.