Il y a quelque temps qu'une Espagnole, nouvellement arrivée de Naples, fit prier le Roi qu'elle pût le voir, et quand elle l'eut assez regardé, transportée de son zèle, elle lui dit en joignant les mains: Je prie Dieu, Sire, qu'il vous fasse la grâce de devenir un jour Vice-Roi de Naples. L'on prétend que l'on fit jouer cette pièce pour informer le Roi que la magnificence du Vice-Roi d'alors, qui n'était pas aimé, passait de beaucoup la sienne. Il vient très-souvent des dames au logis que nous ne connaissons point, et auxquelles ma parente fait beaucoup d'honnêtetés, parce qu'elles sont grosses et qu'il ne faut pas les fâcher.

Grâces au ciel, le carême est passé, et bien que je n'aie fait maigre que la semaine sainte, ce temps-là m'a paru plus long que tout le carême n'aurait fait à Paris, parce qu'il n'y a point de beurre ici. Celui que l'on y trouve vient de plus de trente lieues, enveloppé comme des petites saucisses dans des vessies de cochon. Il est plein de vers et plus cher que celui de Vanvre. On peut se retrancher sur l'huile, car elle est excellente; mais tout le monde ne l'aime pas, et moi, par exemple; je n'en mange point sans m'en trouver fort mal.

Ajoutez à cela que le poisson est très-rare; il est impossible d'en avoir de frais qui vienne de la mer, car elle est éloignée de Madrid de plus de quatre-vingts lieues. Quelquefois on apporte des saumons dont on fait des pâtés qui se mangent à la faveur de l'épice et du safran. Il y a peu de poisson d'eau douce, et, l'on ne s'embarrasse guère de tout cela, puisque personne ne fait carême, ni maîtres, ni valets, à cause de la difficulté qu'il y a de trouver de quoi le faire. On prend la bulle chez M. le nonce; elle coûte quinze sous de notre monnaie[87]. Elle permet de manger du beurre et du fromage pendant le carême, et les issues les samedis de toute l'année. Je trouve assez singulier que l'on mange, ce jour-là, les pieds, la tête, les gésiers, et que l'on n'ose pas manger autre chose du même animal.

La boucherie est ouverte le carême comme le carnaval. C'est quelque chose de bien incommode que la manière dont on y vend la viande. Elle est enfermée chez le boucher, à qui on parle au travers d'une petite fenêtre; on lui demande la moitié d'un veau, et le reste à proportion; il ne daigne ni vous répondre, ni vous donner quoi que ce soit; vous vous retranchez à une longe de veau; il vous fait payer d'avance et puis vous donne, par sa lucarne, un gigot de mouton; vous le lui rendez, en disant que ce n'est point cela que vous voulez; il le reprend et vous donne à la place un aloyau de bœuf. On crie encore plus fort pour avoir la longe, il ne s'en émeut pas davantage, jette votre argent et vous ferme la fenêtre au nez. On s'impatiente, on va chez un autre qui en fait tout autant et quelquefois pis. De sorte que le meilleur est de leur demander la quantité de viande que l'on veut et de les laisser faire à leur tête. Cette viande fait mal au cœur, tant elle est maigre, sèche et noire; mais, telle qu'elle est, il en faut moins qu'en France pour faire une bonne soupe. Tout est si nourrissant ici, qu'un œuf vous profite plus qu'un pigeon ailleurs. Je crois que c'est un effet du climat.

Quant au vin, il ne me semble point bon. Ce n'est pas de ce pays-ci que l'on boit l'excellent vin d'Espagne. Il vient de l'Andalousie et des îles Canaries, encore faut-il qu'il passe la mer pour prendre cette force et cette douceur qui le rendent bon. A Madrid, il est assez fort et même un peu trop, mais il n'a point le goût agréable. Ajoutez à cela qu'on le met dans des peaux de bouc qui sont apprêtées, et il sent toujours la poix ou le brûlé. Je ne suis pas surprise que les hommes fassent si peu de débauche avec une telle liqueur. On en vend pour si peu d'argent que l'on en veut, pour un double ou pour deux; mais celui qui se débite ainsi aux pauvres gens devient encore plus mauvais, parce qu'on le laisse dans de grandes terrines de terre, tout le jour à l'air, et l'on en prend là pour ceux qui en veulent. Il s'aigrit et sent si fort, qu'en passant devant ces sortes de cabarets, l'odeur en fait mal à la tête.

Le carême ne change rien aux plaisirs; ils sont toujours si modérés, ou, du moins, ceux que l'on prend font si peu de bruit, qu'ils sont de toutes les saisons.

Personne ne se dispense, pendant la semaine sainte, d'aller en station; particulièrement depuis le mercredi jusqu'au vendredi. Il se passe, ces trois jours-là, des choses bien différentes entre les véritables pénitents, les amants et les hypocrites. Il y a des dames qui ne manquent point d'aller, sous prétexte de dévotion, en de certaines églises où elles savent, depuis un an entier, que celui qu'elles aiment se trouvera; et, bien qu'elles soient accompagnées d'un grand nombre de dueñas, comme la presse est toujours grande, l'amour leur donne tant d'adresse, qu'elles se dérobent en dépit des argus et vont dans une maison prochaine, qu'elles connaissent à quelque enseigne et qui est louée exprès sans servir à personne que dans ce seul moment. Elles retournent ensuite à la même église où elles trouvent leurs femmes occupées à les chercher. Elles les querellent de leur peu de soin pour les suivre; et le mari, qui a gardé pendant toute l'année sa chère épouse, la perd dans le temps où elle lui devrait être la plus fidèle. La grande contrainte où elles vivent leur inspire le désir de s'affranchir, et leur esprit, soutenu de beaucoup de tendresse, leur donne le moyen de l'exécuter[88].

C'est une chose bien désagréable de voir les disciplinants. Le premier que je rencontrai pensa me faire évanouir. Je ne m'attendais point à ce beau spectacle, qui n'est capable que d'effrayer; car, enfin, figurez-vous un homme qui s'approche si près qu'il vous couvre toute de son sang: c'est là un de leurs tours de galanterie. Il y a des règles pour se donner la discipline de bonne grâce, et les maîtres en enseignent l'art comme on montre à danser et à faire des armes. Ils ont une espèce de jupe de toile de batiste fort fine qui descend jusque sur le soulier; elle est plissée à petits plis et si prodigieusement ample qu'ils y emploient jusqu'à cinquante aunes de toile. Ils portent sur la tête un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre et fait de même; il est couvert de toile de Hollande; il tombe de ce bonnet un grand morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps; il y a deux petits trous par lesquels ils voient; ils ont derrière leur camisole deux grands trous sur leurs épaules; ils portent des gants et des souliers blancs, et beaucoup de rubans qui attachent les manches de la camisole et qui pendent sans être noués. Ils en mettent aussi un à leur discipline; c'est d'ordinaire leur maîtresse qui les honore de cette faveur. Il faut, pour s'attirer l'admiration publique, ne point gesticuler des bras, mais seulement que ce soit du poignet et de la main; que les coups se donnent sans précipitation, et le sang qui en sort ne doit point gâter leurs habits. Ils se font des écorchures effroyables sur les épaules, d'où coulent deux ruisseaux de sang; ils marchent à pas comptés dans les rues; ils vont devant les fenêtres de leurs maîtresses où ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La dame regarde cette jolie scène au travers des jalousies de sa chambre, et, par quelque signe, elle l'encourage à s'écorcher tout vif, et elle lui fait comprendre le gré qu'elle lui sait de cette sotte galanterie. Quand ils rencontrent une femme bien faite, ils se frappent d'une certaine manière qui fait ruisseler le sang sur elle. C'est là une fort grande honnêteté, et la dame reconnaissante les en remercie. Quand ils ont commencé de se donner la discipline, ils sont obligés, pour la conservation de leur santé, de la prendre tous les ans, et, s'ils y manquent, ils tombent malades. Ils ont aussi de petites aiguilles dans des éponges, et ils s'en piquent les épaules et les côtés avec autant d'acharnement que s'ils ne se faisaient point de mal[89]. Mais voici bien autre chose: c'est que le soir, les personnes de la Cour vont aussi faire cette promenade. Ce sont, d'ordinaire, de jeunes fous qui font avertir tous leurs amis du dessein qu'ils ont. Aussitôt on va les trouver, fort bien armés. Le marquis de Villahermosa[90] en a été cette année, et le duc de Vejar a été l'autre. Ce duc sortit de la maison sur les neuf heures du soir; il avait cent flambeaux de cire blanche que l'on portait deux à deux devant lui. Il était précédé de soixante de ses amis, et suivi de cent autres qui avaient tous leurs pages et leurs laquais. Cela faisait une fort belle procession. On sait quand il doit y avoir des gens de cette qualité. Toutes les dames sont aux fenêtres avec des tapis sur des balcons et des flambeaux attachés aux côtés, pour mieux voir et pour être mieux vues. Le chevalier de la discipline passe avec son escorte et salue la bonne compagnie; mais, ce qui fait souvent le fracas, c'est que l'autre disciplinant qui se pique de bravoure et de bon air, passe par la même rue avec grand monde. Cela est arrivé de cette manière à ceux que je viens de vous nommer. Chacun d'eux voulut avoir le haut du pavé, et aucun ne le voulut céder. Les valets qui tenaient les flambeaux se les portèrent au visage et se grillèrent la barbe et les cheveux. Les amis de l'un tirèrent l'épée contre les amis de l'autre. Nos deux héros qui n'avaient point d'autres armes que cet instrument de pénitence, se cherchèrent; et s'étant trouvés, ils commencèrent entre eux un combat singulier. Après avoir usé leurs disciplines sur les oreilles l'un de l'autre, et couvert la terre de petits bouts de corde dont elles étaient faites, ils s'entre-donnèrent des coups de poing comme auraient pu faire deux crocheteurs. Cependant il n'y a pas toujours de quoi rire à cette momerie-là, car l'on s'y bat fort bien, l'on s'y blesse, l'on s'y tue, et les anciennes inimitiés trouvent lieu de se renouveler et de se satisfaire. Enfin le duc de Vejar céda au marquis de Villahermosa. On ramassa les disciplines rompues que l'on raccommoda comme on put; le bonnet qui était tombé dans le ruisseau fut décrotté et remis sur la tête du pénitent; on emporta les blessés chez eux. La procession commença de marcher plus gravement que jamais et parcourut la moitié de la ville.

Le duc avait bien envie le lendemain de reprendre sa revanche, mais le Roi lui envoya défendre, ainsi qu'au marquis, de sortir de leurs maisons. Pour revenir à ce que l'on fait dans ces occasions, vous saurez que lorsque ces grands serviteurs de Dieu sont de retour chez eux, il y a un repas magnifique préparé avec toutes sortes de viandes; vous remarquerez que c'est un des derniers jours de la semaine sainte. Mais après une si bonne œuvre, ils croient qu'il leur est permis de faire un peu de mal. D'abord, le pénitent se fait frotter fort longtemps les épaules avec des éponges trempées dans du sel et du vinaigre, de peur qu'il n'y reste du sang meurtri; ensuite il se met à table avec ses amis et reçoit d'eux les louanges et les applaudissements qu'il croit avoir bien mérités. Chacun lui dit, à son tour, que de mémoire d'homme on n'a vu prendre la discipline de si bonne grâce. On exagère toutes les actions qu'il a faites; et surtout le bonheur de la dame pour laquelle il a fait cette galanterie. La nuit entière s'écoule en ces sortes de contes, et quelquefois celui qui s'est si bien étrillé en est tellement malade, que le jour de Pâques il ne peut pas aller à la messe. Ne croyez pas, au moins, que je m'avise d'embellir l'histoire pour vous réjouir. Tout cela est vrai à la lettre et je ne vous mande rien que vous ne puissiez vérifier par toutes les personnes qui ont été à Madrid.

Mais il y a de véritables pénitents qui font une extrême peine à voir. Ils sont vêtus tout de même que ceux qui se disciplinent, excepté qu'ils sont nus depuis les épaules jusqu'à la ceinture et qu'une natte étroite les emmaillotte et les serre à tel point, que ce qu'on voit de leur peau est tout bleu et tout meurtri, leurs bras sont entortillés dans la même natte et tout étendus. Ils portent jusqu'à sept épées passées dans leur dos et dans leurs bras[91]. Ces épées leur font des blessures dès qu'ils se remuent trop fort ou qu'ils viennent à tomber, ce qui leur arrive souvent, car ils vont nu-pieds, et le pavé est si pointu que l'on ne peut se soutenir dessus sans se couper les pieds. Il y en a d'autres qui, au lieu de ces épées, portent des croix si pesantes qu'ils en sont accablés. Ne pensez pas que ce soit des personnes du commun, il y en a de la première qualité. Ils, sont obligés de se faire accompagner par plusieurs de leurs domestiques qui sont déguisés et dont le visage est couvert, de peur qu'on ne les reconnaisse. Ces gens portent du vin, du vinaigre et d'autres choses pour en donner, de temps en temps, à leur maître, qui tombe bien souvent comme mort de la peine et de la fatigue qu'il souffre. Ce sont, d'ordinaire, les confesseurs qui enjoignent ces pénitences, et l'on tient qu'elles sont si rudes que celui qui les fait ne passe point l'année. M. le nonce m'a dit qu'il avait fait défense à tous les confesseurs de les ordonner. Cependant j'en ai vu plusieurs; apparemment cela venait de leur propre dévotion.