RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE


[Première lettre.][Neuvième lettre.]
[Deuxième lettre.][Dixième lettre.]
[Troisième lettre.][Onzième lettre.]
[Quatrième lettre.][Douzième lettre.]
[Cinquième lettre.][Treizième lettre.]
[Sixième lettre.][Quatorzième lettre.]
[Septième lettre.][Quinzième lettre.]
[Huitième lettre.][Appendice.]

PREMIÈRE LETTRE.


Puisque vous voulez être informée de tout ce qui m'arrive et de tout ce que je remarque dans mon voyage, il faut vous résoudre, ma chère cousine, de lire bien des choses inutiles, pour en trouver quelques-unes qui vous plaisent. Vous avez le goût si bon et si délicat, que vous ne voudriez que des aventures choisies et des particularités agréables. Je voudrais bien aussi ne vous en point raconter d'autres: mais quand on rapporte fidèlement les choses telles qu'elles se sont passées, il est difficile de les trouver toujours comme on les souhaite.

Je vous ai marqué par ma dernière lettre tout ce qui m'est arrivé jusqu'à Bayonne. Vous savez que c'est une ville de France, frontière du royaume d'Espagne. Elle est arrosée par les rivières de l'Adour et de la Nive qui se joignent ensemble, et la mer monte jusque-là; le port et le commerce y sont considérables. J'y vins de Dax par eau, et je remarquai que les bateliers de l'Adour ont la même habitude que ceux de la Garonne; c'est-à-dire, qu'en passant à côté les uns des autres, ils se chantent pouille, et ils aimeraient mieux n'être point payés de leur voyage que de manquer à se faire ces sortes de huées, quoiqu'elles étonnent ceux qui n'y sont pas accoutumés. Il y a deux châteaux assez forts pour bien défendre la ville, et l'on y trouve en plusieurs endroits des promenades très-agréables.

Lorsque je fus arrivée, je priai le baron de Castelnau, qui m'avait accompagnée depuis Dax, de me donner la connaissance de quelques jolies femmes avec lesquelles je pusse attendre sans impatience les litières qu'on devait m'envoyer de Saint-Sébastien.

Il n'eut pas de peine à me satisfaire, parce que, étant homme de qualité et de mérite, on le considère fort à Bayonne; il ne manqua pas, dès le lendemain, de m'amener plusieurs dames me rendre visite; c'est la coutume, en ce pays, d'aller voir les dernières venues, lorsqu'on est informé quelles elles sont.

Elles commencent là de se ressentir des ardeurs du soleil; leur teint est un peu brun; elles ont les yeux brillants; elles sont aimables et caressantes; leur esprit est vif, et je vous rendrais mieux raison de leur enjouement si j'eusse entendu ce qu'elles disaient. Ce n'est pas qu'elles ne sachent toutes parler français, mais elles ont tant d'habitude au langage de leur province, qu'elles ne peuvent le quitter, et comme je ne le savais point, elles faisaient entre elles d'assez longues conversations où je n'entendais rien.