Je viens de voir arriver dix galères, cela est assez surprenant dans une ville qui est à quatre-vingts lieues de la mer; mais ce sont des galères de terre; car, s'il y a bien des chevaux et des chiens marins, pourquoi n'y aurait-il pas des galères terrestres? Elles ont la forme d'un chariot, elles sont quatre fois plus longues; chacune a six roues, trois de chaque côté; cela ne va guère plus doucement qu'une charrette. Le dessous en est rond et assez semblable à celui des galères. On les couvre de toile. On y peut tenir quarante personnes. On s'y couche, on y fait sa cuisine; enfin, c'est une maison roulante. L'on met dix-huit ou vingt chevaux pour la traîner. La machine est si longue, qu'elle ne peut tourner que dans un grand champ. Elles viennent de Galice et de la Manche, pays du brave Don Quichotte. Il en part huit, dix ou douze ensemble, pour s'entre-secourir au besoin; car, lorsqu'une galère verse, c'est un grand fracas, et le mieux qu'il puisse vous arriver c'est de vous rompre un bras ou une jambe. Il faut être plus de cent à la relever. L'on porte là-dedans toutes sortes de provisions, parce que le pays par lequel on passe est si ingrat que sur des montagnes de quatre-vingts lieues de long, le plus grand arbre que l'on trouve est un peu de serpolet et de thym sauvage. Il n'y a là ni hôte, ni hôtellerie; l'on couche dans la galère, et c'est un misérable pays pour les voyageurs.
M. Mellini, nonce apostolique, sacra le patriarche des Indes le jour de la Trinité, et le Roi y vint. Je le vis entrer. Il était habillé de noir avec une broderie de soie aurore et de petites perles autour des fleurs. Son chapeau était si grand, que les bords, qu'on ne relève jamais ici, tombaient des deux côtés et ne faisaient pas un bon effet. Je remarquai, pendant la cérémonie, qu'il mangeait quelque chose qu'on lui tenait sur un papier; je demandai ce que c'était. On me dit que ce devait être de l'ail ou des petites échalotes, parce qu'il en mange assez souvent. J'étais trop éloignée pour le bien voir. Il ne retourna point au Buen-Retiro, à cause de la fête du Saint-Sacrement, à laquelle il voulait assister. Lorsque je sortis de l'église, je reconnus un gentilhomme français nommé Du Juncas, qui est de Bordeaux et que j'y avais vu. Je lui demandai depuis quand il était en cette ville. Il me dit qu'il y avait peu, et que son premier soin aurait été de me venir voir, sans qu'il s'était engagé à Bayonne de ne perdre pas un moment à la recherche d'un scélérat que l'on croyait caché à Madrid; que ce n'était pas la curiosité de voir sacrer le patriarche des Indes qui l'avait obligé de venir aux Jéronimites (autrement les filles de la Conception); mais, qu'ayant demandé à parler à une religieuse, on lui avait répondu qu'on ne pouvait la voir que le Roi ne fût sorti. C'est, ajouta-t-il, une des plus belles filles du monde, et elle a causé un grand malheur, à Bayonne, dans la famille de M. de la Lande. Je me souvins de l'avoir vue en passant, et je le priai de m'apprendre ce que c'était. C'est une trop longue et funeste aventure, me dit-il, pour vous la raconter en un moment; mais, si vous voulez voir la jeune religieuse dont je vous parle, je suis persuadé qu'elle ne vous déplairait pas. Je pris volontiers le parti qu'il me proposait, parce que j'ai toujours entendu dire qu'elles ont encore plus d'esprit dans les monastères que dans le monde. Nous montâmes au parloir, dont trois affreuses grilles, les unes sur les autres, tout hérissées de pointes de fer me surprirent. Comment! dis-je, on m'avait assurée que les religieuses étaient, en ce pays, fort galantes; mais je suis persuadée que l'amour n'est pas assez hardi pour hasarder d'entrer au travers de ces longues pointes et de ces petits trous, où il périrait indubitablement. Vous êtes la dupe des apparences, Madame, s'écria Du Juncas, et, si la dame qui va venir pouvait m'en laisser le temps, vous sauriez, dès aujourd'hui, ce que j'appris d'un Espagnol de mes amis, au premier voyage que je fis ici. Doña Isidore entra en ce moment au parloir. Je la trouvai encore plus belle que je ne me l'étais figuré. M. Du Juncas lui dit que j'étais une dame française qui avait eu envie de la connaître sur le récit qu'il m'avait fait de son mérite. Elle me remercia avec beaucoup de modestie, et elle nous dit ensuite qu'il était bien vrai que ce misérable dont on voulait savoir des nouvelles avait été à Madrid depuis peu; mais, qu'elle était certaine qu'il n'y était plus, et qu'il avait même eu la hardiesse de lui écrire par un homme chez lequel il logeait; qu'on lui avait apporté la lettre après son départ et qu'elle n'avait pas voulu la recevoir. Il me semble, dis-je en l'interrompant, que l'on ne pourrait pas le prendre, supposé qu'il fût encore ici. On en obtient quelquefois la permission du Roi, dit Doña Isidore; il est de certains crimes qui ne doivent point trouver d'asile, et celui-là en est un. Elle se prit à pleurer, quelque violence qu'elle se fît pour retenir ses larmes; et elle ajouta que, grâce au ciel, elle n'avait rien à se reprocher sur ce qui s'était passé; mais que cela n'empêchait pas qu'elle ne s'affligeât extrêmement d'en avoir été la cause. Nous parlâmes encore quelque temps ensemble; je demeurai aussi charmée de son esprit que de sa beauté, et je me retirai ensuite[111].
Je suis absolument à vous, ma très-chère cousine, soyez-en bien persuadée.
A Madrid, ce 29 de mai 1679.
ONZIÈME LETTRE.
Il faut vous aimer autant que je vous aime, ma chère cousine, pour me pouvoir résoudre à vous écrire dans un temps où la chaleur est excessive. Tout ce que l'on m'en avait dit, et tout ce que je m'en étais pu imaginer, n'est rien en comparaison de ce que je trouve. Pour m'en garantir, je laisse mes fenêtres ouvertes tant que la nuit dure, sans appréhender le vent de Galice qui estropie. Je couche nu-tête, je mets mes mains et mes pieds dans de la neige; une autre en mourrait, mais je tiens qu'il vaudrait autant mourir que d'étouffer comme on fait ici. Minuit sonne sans que l'on ait senti le plus petit air du zéphire. Pour moi, je pense qu'il ne fait pas plus chaud sous la ligne.
Quand on va à la promenade, l'on est assez embarrassé, car, si l'on baisse les glaces du carrosse, l'on est suffoqué de la poudre dont les rues sont si remplies qu'à peine s'y peut-on voir; et bien que les fenêtres des maisons soient fermées, elle passe au travers et gâte tous les meubles; de sorte que les méchantes odeurs de l'hiver et la poudre de l'été noircissent l'argenterie et toutes choses, à tel point que rien ne peut se conserver longtemps beau. Quelque soin que l'on prenne à présent, l'on a toujours le visage couvert de sueur et de poudre, semblables à ces athlètes que l'on représente dans la lice.
Je dois vous dire que j'ai vu la fête du Saint-Sacrement, qui est fort solennelle ici. L'on y fait une procession générale, composée de toutes les paroisses et de tous les religieux, qui sont en très-grand nombre. L'on tapisse les rues, par où elle doit passer, des plus belles tapisseries de l'univers; car je ne vous parle pas seulement de celles de la couronne que l'on y voit. Il y a mille particuliers, et même davantage, qui en ont d'admirables. Tous les balcons sont sans jalousies, couverts de tapis remplis de riches carreaux, avec des dais. Il y a du coutil tendu qui passe d'un côté de la rue à l'autre et empêche que le soleil incommode. On jette de l'eau sur ce coutil afin qu'il soit plus frais; les rues sont toutes sablées, fort arrosées et remplies d'une si grande quantité de fleurs, que l'on ne saurait marcher sur autre chose. Les reposoirs sont extraordinairement grands, et parés de la dernière magnificence.
Il ne va point de femmes à la procession. Le Roi y était avec un habit de taffetas noir lustré, une broderie de soie bleue et blanche marquait les tailles. Les manches étaient de taffetas blanc, bordées de soie bleue et de jais; elles étaient fort longues et ouvertes par devant. Il avait de petites manches pendantes qui tombaient jusqu'à la ceinture; son manteau autour de son bras; son grand collier d'or et de pierreries, d'où pendait un petit mouton de diamant. Il avait aussi des boucles de diamant à ses souliers et à ses jarretières; un gros cordon à son chapeau, qui brillait presque autant que le soleil, avec une enseigne qui retroussait son chapeau, et au bas de cette enseigne une perle que l'on nomme la peregrine; elle est aussi grosse qu'une poire de rousselet et de la même forme[112]. L'on prétend que c'est la plus belle qui soit en Europe, et que l'eau et la qualité en sont parfaites. Toute la cour, sans exception, était à la suite du Saint-Sacrement. Les conseils y marchaient sans ordre de préséance comme ils se trouvaient, tenant des cierges de cire blanche. Le Roi en portait un, et allait le premier après le tabernacle où était le Corpus. C'est, assurément, une des plus belles cérémonies que l'on puisse voir. J'y remarquai que tous les gentilshommes de la Chambre avaient chacun une grande clef d'or à leur côté. C'est celle de la chambre du Roi, où ils peuvent entrer quand ils veulent. Elle est aussi grande que la clef d'une cave. J'y vis plusieurs chevaliers de Malte, qui portent tous une croix de Malte de toile de Hollande, brodée sur leur manteau. Il était près de deux heures après minuit que la procession n'était pas encore rentrée. Lorsqu'elle passa devant le palais l'on tira des boîtes et beaucoup de fusées.