Les voleurs, les assassins, les empoisonneurs, et les personnes capables des plus grands crimes, demeurent tranquillement à Madrid, pourvu qu'ils n'aient pas du bien, car, s'ils en ont, on les inquiète pour le tirer[133].

On ne fait justice que deux ou trois fois l'année. Ils ont la dernière peine de se résoudre à faire mourir un criminel qui est, disent-ils, un homme comme eux, leur compatriote et sujet du Roi. Ils les envoient presque tous aux mines ou aux galères, et quand ils font pendre quelque misérable, on le mène sur un âne, la tête tournée vers la queue. Il est habillé de noir; on lui tend un échafaud où il monte pour haranguer le peuple, qui est à genoux tout en larmes, et qui se donne de grands coups dans la poitrine. Après avoir employé le temps qu'il veut à parler, on l'expédie gravement; et comme ces exemples de justice sont rares, ils font beaucoup d'impression sur ceux qui les voient.

Quelques richesses qu'aient les grands seigneurs, quelque grande que soit leur fierté ou leur présomption, ils obéissent aux moindres ordres du Roi avec une exactitude et un respect que l'on ne peut assez louer. Sur le premier ordre ils partent, ils reviennent, ils vont en prison ou en exil, sans se plaindre. Il ne se peut trouver une soumission et une obéissance plus parfaites, ni un amour plus sincère que celui des Espagnols pour leur Roi. Ce nom leur est sacré, et pour réduire le peuple à tout ce que l'on souhaite, il suffit de dire, le Roi le veut. C'est sous son nom que l'on accable ces pauvres gens d'impôts dans les deux Castilles. A l'égard des autres royaumes ou provinces, ils n'en ont pas tant; ils se vantent, la plupart, d'être libres et de ne payer que ce qu'ils veulent.

Je vous ai déjà marqué, ma chère cousine, que l'on suit exactement en toutes choses la politique de Charles-Quint; sans se souvenir que la succession des temps change beaucoup aux événements, quoiqu'ils paraissent semblables et dans les mêmes circonstances, et que ce qu'on pouvait entreprendre il y a six-vingts ans, sans témérité, sous un règne florissant, serait une imprudence sous un règne qui l'est beaucoup moins. Cependant leur vanité naturelle les empêche d'examiner que la Providence permet quelquefois que les empires, comme les maisons particulières, aient à proportion leurs révolutions. Pour les Espagnols, ils se croient toujours les mêmes; mais, sans avoir connu leurs aïeux, j'ose dire qu'ils se trompent.

Pour quitter des réflexions peut-être trop sérieuses et trop élevées pour moi, je vais vous dire que c'est une réjouissance générale à Madrid, dans le temps que la flotte des Indes arrive. Comme on n'y est pas d'humeur à thésauriser, cette abondance d'argent, qui vient tout d'un coup, se répand sur tout le monde. Il semble que ces sommes immenses ne coûtent rien, et que c'est un argent que le hasard leur envoie. De sorte que les grands seigneurs assignent là-dessus leurs créanciers, et qu'ils les payent avec une profusion qui, sans contredit, a quelque chose de noble et de généreux; car on trouve en peu de pays une libéralité aussi naturelle qu'en celui-ci; et je dois y ajouter qu'ils ont une patience digne d'admiration. On les a vus soutenir des sièges très-longs et très-pénibles, où, malgré les fatigues de la guerre, ils ne se nourrissaient que de pain fait avec du blé gâté, et ne buvaient que de l'eau corrompue, bien qu'il n'y ait pas d'hommes au monde plus délicats qu'eux sur la bonne eau. On les a vus, dis-je, exposés à l'injure des temps, demi-nus, couchés sur la dure, et malgré cela plus braves et plus fiers que dans l'opulence et la prospérité. Il est vrai que la tempérance qui leur est naturelle leur est d'un grand secours pour endurer la faim quand ils y sont réduits. Ils mangent fort peu, et à peine veulent-ils boire du vin. La coutume qu'ils ont d'être toujours seuls à table contribue à les entretenir dans leur frugalité. En effet, leurs femmes ni leurs filles ne mangent pas avec eux. Le maître a sa table, et la maîtresse est par terre sur un tapis avec ses enfants, à la mode des Turcs et des Maures. Ils ne convient presque jamais leurs amis pour se régaler ensemble; de sorte qu'ils ne font aucun excès. Aussi disent-ils qu'ils ne mangent que pour vivre, au lieu qu'il y a des peuples qui ne vivent que pour manger. Néanmoins, bien des personnes raisonnables trouvent cette affectation trop grande, et, comme il n'entre aucune familiarité dans leur commerce, ils sont toujours en cérémonie les uns avec les autres, sans jouir de cette liberté qui fait la véritable union et qui produit l'ouverture du cœur.

Cette grande retraite les livre à mille visions, qu'ils appellent philosophie; ils sont particuliers, sombres, rêveurs, chagrins, jaloux, au lieu que s'ils tenaient une autre conduite, ils se rendraient capables de tout, puisqu'ils ont une vivacité d'esprit admirable, de la mémoire, du bon goût, du jugement et de la patience. Il n'en faut pas davantage pour se rendre savant, pour se perfectionner, pour être agréable dans la conversation, et pour se distinguer parmi les nations les plus polies. Mais bien loin de vouloir être ce qu'ils seraient naturellement, pour peu qu'ils le voulussent, ils affectent une indolence qu'ils nomment grandeur d'âme; ils négligent leurs affaires les plus sérieuses et l'avancement de leur fortune. Le soin de l'avenir ne leur donne aucune inquiétude. Le seul point où ils ne sont pas indifférents, c'est sur la jalousie, ils la portent jusqu'où elle peut aller. Le simple soupçon suffit pour poignarder sa femme ou sa maîtresse. Leur amour est toujours un amour furieux, et cependant les femmes y trouvent des agréments. Elles disent qu'au hasard de tout ce qui leur peut arriver de plus fâcheux, elles ne voudraient pas les voir moins sensibles à une infidélité; que leur désespoir est une preuve certaine de leur passion; et elles ne sont pas plus modérées qu'eux quand elles aiment. Elles mettent tout en usage pour se venger de leurs amants, s'ils les quittent sans sujet. De sorte que les grands attachements finissent d'ordinaire par quelque catastrophe funeste. Par exemple, il y a peu qu'une femme de qualité, ayant lieu de se plaindre de son amant, trouva le moment de le faire venir dans une maison dont elle était la maîtresse, et après lui avoir fait de grands reproches, dont il se défendit faiblement, parce qu'il les méritait, elle lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné, lui laissant seulement la liberté de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un moment pour la toucher de pitié. Il vit bien qu'elle était la plus forte en ce lieu, de sorte qu'il prit froidement le chocolat, et n'en laissa pas une goutte. Après l'avoir bu, il lui dit: Il aurait été meilleur si vous y aviez mis plus de sucre, car le poison le rend fort amer; souvenez-vous-en pour le premier que vous accommoderez. Les convulsions le prirent presque aussitôt. C'était un poison très-violent, et il ne demeura pas une heure à mourir. Cette dame, qui l'aimait encore passionnément, eut la barbarie de ne le point quitter qu'il ne fût mort.

L'ambassadeur de Venise, qui est fort poli, était chez lui ces jours passés; on vint lui dire qu'une dame couverte d'une mante voulait lui parler, et qu'elle se cachait si bien qu'on n'avait pu la voir. Elle avait deux écuyers et assez de train. Il la fit entrer dans sa chambre d'audience; elle le pria de faire sortir tout le monde. Quand elle fut seule, elle se dévoila et elle lui parut parfaitement belle. Je suis d'une illustre maison, lui dit-elle, je me nomme Doña Blanca de Gusman. J'ai passé par-dessus tout ce que la bienséance me prescrit, en faveur de la passion que j'ai pour vous; je viens vous le déclarer, seigneur, et vous dire que je veux rester ici cette nuit. A des paroles si impudentes, l'ambassadeur ne put douter que ce ne fût quelque friponne qui avait emprunté un nom de qualité, pour le faire donner dans le panneau. Il lui dit cependant avec honnêteté, qu'il ne s'était jamais cru malheureux de servir la République, que dans ce moment il aurait souhaité n'être point ambassadeur, pour profiter de la grâce qu'elle voulait lui faire, mais que l'étant, il n'y avait point d'apparence qu'il fît demeurer chez lui une personne si distinguée; que cela lui attirerait des affaires, et qu'il la priait de vouloir bien se retirer. Cette femme aussitôt devint comme une furieuse, et, après l'avoir chargé d'injures et de reproches, elle tira un stylet et elle se jeta sur lui pour le frapper. Il l'en empêcha sans peine, et ayant appelé un de ses gentilshommes, il lui dit de donner cinq ou six pistoles à cette femme. Elle méritait si peu cette générosité et elle en fut tellement apaisée, qu'elle lui avoua de bonne foi qu'elle était une créature telle qu'il l'avait soupçonnée, et que ce qui l'avait fait entrer dans un si grand désespoir, c'est que les écuyers qui l'attendaient en bas étaient ses amants, qui l'auraient assommée de coups si elle n'avait rien rapporté de sa quête; qu'il aurait fallu encore qu'elle payât à ses dépens l'équipage qui était loué pour cette unique cérémonie, et qu'elle aurait autant aimé mourir que d'essuyer tous ces chagrins. L'ambassadeur trouva qu'elle se confessait si plaisamment qu'il lui fit donner encore dix pistoles; car, lui dit-il, puisque vous avez à partager avec tant d'honnêtes gens, votre part serait trop petite. Elle réussit si bien en ce lieu-là, que, du même pas, elle fut chez l'ambassadeur de France; mais on ne l'y reçut point avec une pareille courtoisie. Peu s'en fallut qu'au premier emportement qu'elle marqua, on ne la régalât des étrivières, elle et son cortége. Il ne lui donna pas un sol, trop heureuse d'en sortir comme elle y était entrée, parce que tout lui était contraire.

Nous étions arrêtées ce matin dans la Plaza Mayor, pour attendre la réponse d'un gentilhomme que ma parente avait envoyé proche de là. C'est en ce lieu que l'on vend du poisson, et il y avait une femme qui vendait quelques petits morceaux de saumon qu'elle disait être frais. Elle faisait un bruit désespéré avec son saumon; elle appelait tous les passants pour que l'on vînt le lui acheter. Enfin il est venu un cordonnier, que j'ai connu tel, parce qu'elle l'a nommé Senor Capatero. Il lui a demandé une livre de saumon. (Vous remarquerez qu'ici l'on achète tout à la livre jusqu'au bois et au charbon.) Vous n'hésitez point sur le marché, lui a-t-elle dit, parce que vous croyez qu'il est à bon prix, mais vous vous trompez, il vaut un écu la livre. Le cordonnier, indigné du doute où elle était, lui a dit d'un ton de colère: S'il avait été à bon marché, il ne m'en aurait fallu qu'une livre; puisqu'il est cher, j'en veux trois. Aussitôt il lui donna trois écus, et enfonçant son petit chapeau (car les gens de métier les portent aussi petits que les gens de qualité les portent grands), après avoir relevé sa moustache par rodomontade, il a levé aussi la pointe de sa formidable épée jusqu'à son épaule, et nous a regardées fièrement, voyant bien que nous écoutions son colloque et que nous étions étrangères. La beauté de la chose, c'est que peut-être cet homme si glorieux n'a rien au monde que ces trois écus-là, que c'est le gain de toute sa semaine, et que demain, lui, sa femme et ses petits enfants jeûneront plus rigoureusement qu'au pain et à l'eau; mais telle est l'humeur de ces gens-ci; il y en a même plusieurs qui prennent les pieds d'un chapon, et les font pendre par-dessous leur manteau, comme s'ils avaient effectivement un chapon; cependant ils n'en ont que les pieds.

On ne voit pas un menuisier, un sellier, ou quelque autre homme de boutique, qui ne soit habillé de velours et de satin, comme le roi, ayant sa grande épée, le poignard et la guitare attachée dans sa boutique. Ils ne travaillent que le moins qu'ils peuvent, et je vous ai déjà dit plus d'une fois qu'ils sont naturellement paresseux. En effet, il n'y a que l'extrême nécessité qui les oblige de faire quelque chose; alors ils travaillent les dimanches et les fêtes, sans façon, tout comme les autres jours, et puis ils vont porter leur marchandise. Si c'est un cordonnier et qu'il ait deux apprentis, il les mène tous deux avec lui, et donne à chacun un soulier à porter; s'il en a trois, il les mène tous trois, et ce n'est qu'avec peine qu'il se rabaisse à vous essayer sa besogne. Quand elle est livrée, il va s'asseoir au soleil (que l'on nomme le feu des Espagnols) avec une troupe de fainéants comme lui, et là, d'une autorité souveraine, ils décident des affaires d'État et règlent les intérêts des princes. Souvent ils se querellent là-dessus. Quelque grand politique, qui se croit plus habile que les autres, veut que l'on cède à son avis, et quelques autres, aussi opiniâtres que lui, n'en veulent rien faire. De sorte qu'ils se battent sans quartier. J'étais, il y a deux jours, chez l'ambassadrice du Danemark, lorsqu'on y apporta un malheureux qui venait d'être blessé dans la rue. C'était un fruitier; il avait soutenu que le Grand Seigneur serait un malhabile homme s'il ne faisait point étrangler son frère. Un autre, à qui ce jeune prince n'était pas si désagréable, voulut prendre son parti; et là-dessus ils s'étaient battus. Mais il faut remarquer que tous ces gens-là parlent des affaires de la politique avec assez de connaissance pour appuyer ce qu'ils disent de bonnes raisons.

Il y a dans la ville plusieurs maisons qui sont comme des académies, où chacun s'assemble: les uns pour jouer et les autres pour la conversation. L'on y joue fort fidèlement, et quelque somme que l'on perde sur sa parole, les vingt-quatre heures ne passent jamais que l'on ne paye. Si l'on y manquait, on serait perdu d'honneur et de réputation. Il n'y a aucune raison qui puisse surmonter cette nécessité de payer dans les vingt-quatre heures. L'on y joue fort grand jeu et très-honnêtement, sans bruit et sans faire paraître aucun chagrin. Quand on gagne, c'est la coutume de donner le barato. Il me semble que cela se pratique aussi en Italie. C'est-à-dire que vous donnez de l'argent à quelques-uns de ceux qui sont présents, aux uns plus, aux autres moins; soit que vous les connaissiez ou non. Celui à qui l'on a présenté le barato ne doit jamais le refuser, fût-il cent fois plus riche et plus de qualité que celui qui le lui donne. L'on peut aussi le demander à un joueur qui gagne, et il ne manque pas de le donner. Il y a des gens qui ne subsistent que par ce moyen-là. Cependant cette coutume est désagréable, parce que celui qui gagne n'emporte quelquefois rien de son gain, et s'il recommence à jouer, il perd bien souvent le sien.