Après avoir passé beaucoup de temps à considérer les beautés dont cette cathédrale est remplie, dans le moment que nous allions en sortir pour retourner dans l'hôtellerie où nous avions laissé notre carrosse, nous trouvâmes un aumônier et un gentilhomme du cardinal Porto-Carrero, qui vinrent de sa part nous faire un compliment, et nous assurer qu'il ne souffrirait pas que nous fussions demeurer ailleurs qu'à l'archevêché. Ils s'adressèrent particulièrement à la marquise de Palacios, qui est sa proche parente et qui nous pressa fort d'y aller. Nous nous en défendîmes sur le désordre où nous étions, ayant passé la nuit sans dormir, et n'étant qu'en déshabillé. Elle dit à son fils d'aller trouver M. le cardinal et de le prier d'agréer nos excuses. Don Fernand revint au bout d'un moment, suivi d'un grand nombre de pages, dont quelques-uns portaient des parasols de brocart d'or et d'argent. Il nous dit que Son Éminence souhaitait fort que nous allassions chez lui, et qu'il lui avait témoigné tant de chagrin du refus que nous en faisions, qu'il lui avait promis de nous y mener; que là-dessus il avait commandé que l'on prît des parasols pour nous garantir du soleil, et que l'on arrosât la place que nous avions à traverser pour aller de l'église à l'archevêché. Nous aperçûmes aussitôt deux mules qui traînaient une petite charrette, sur laquelle il y avait un poinçon plein d'eau. On nous dit que c'était la coutume, toutes les fois que le cardinal devait venir à l'église, d'arroser ainsi le chemin.

Le palais archiépiscopal est fort ancien et fort grand, très-bien meublé, et digne de celui qui l'occupe. On nous conduisit dans un bel appartement, où l'on nous apporta d'abord du chocolat, et ensuite toutes sortes de fruits, de vins, d'eaux glacées et de liqueurs. Nous étions si endormis, qu'après avoir un peu mangé, nous priâmes la marquise de Palacios de voir M. le cardinal, et de nous excuser auprès de lui si nous différions à nous donner cet honneur, mais que nous ne pouvions plus nous passer de dormir. En effet, la jeune marquise de la Rosa, ma parente, nos enfants et moi, nous prîmes le parti de nous coucher, et, sur le soir, nous nous habillâmes pour aller chez la Reine mère. La marquise de Palacios, qui lui avait toujours été fort dévouée, était allée à l'Alcazar (c'est ainsi que l'on nomme le château), et elle l'avait vue pendant que nous dormions. De manière qu'elle lui dit qu'elle nous donnerait audience sur les huit heures du soir; et pour la première fois je me mis à l'espagnole. Je ne comprends guère d'habit plus gênant. Il faut avoir les épaules si serrées, qu'elles en font mal, on ne saurait lever le bras, et à peine peut-il entrer dans les manches du corps. On me mit un guard-infant d'une grandeur effroyable (car il faut en avoir chez la Reine). Je ne savais que devenir avec cette étrange machine. On ne peut s'asseoir, et je crois que je le porterais toute ma vie sans m'y pouvoir accoutumer. On me coiffa à la Melene, c'est-à-dire les cheveux tout épars sur le cou, et noués par le bout d'une nonpareille. Cela échauffe bien plus qu'une palatine. De sorte qu'il est aisé de juger comme je passais mon temps au mois d'août en Espagne. Mais c'est une coiffure de cérémonie, et il ne fallait manquer à rien en telle occasion. Enfin je mis des chapins, plutôt pour me casser le cou que pour marcher avec. Quand nous fûmes toutes en état de paraître, car ma parente et ma fille allaient aussi à l'espagnole, on nous fit entrer dans une chambre de parade, où M. le cardinal nous vint voir. Il se nomme Don Luis Porto-Carrero, il peut avoir quarante-deux ans; il est fort civil, son esprit est doux et complaisant. Il a pris assez les manières polies de la cour de Rome. Il demeura une heure avec nous; on nous servit ensuite le plus grand repas qui se pouvait faire, mais tout était si ambré, que je n'ai jamais goûté à des sauces plus extraordinaires et moins bonnes[146]. J'étais à cette table comme un Tantale mourant de faim, sans pouvoir manger. Il n'y avait point de milieu entre des viandes toutes parfumées ou toutes pleines de safran, d'ail, d'oignon, de poivre et d'épices. A force de chercher, je trouvai de la gelée et du blanc-manger admirable, avec quoi je me dédommageai. On y servit aussi un jambon qui venait de la frontière du Portugal, et qui était meilleur que ceux de mouton que l'on vante si fort à Bayonne, et que ceux de Mayence. Mais il était couvert d'une certaine dragée que nous nommons en France de la nonpareille, et dont le sucre se fondit dans la graisse. Il était tout lardé d'écorce de citron, ce qui diminuait bien de sa bonté[147]. Pour le fruit, c'était la meilleure et même la plus divertissante chose que l'on pût voir, car on avait glacé dans le sucre, à la mode d'Italie, des petits arbres tout entiers: vous jugez bien au moins que les arbres étaient fort petits. Il y avait des orangers confits de cette manière, avec des petits oiseaux contrefaits attachés dessus. Des cerisiers, des framboisiers, des groseilliers, et d'autres encore, chacun dans une petite caisse d'argent.

Nous sortîmes promptement de table, parce que l'heure d'aller chez la Reine approchait. Nous y fûmes en chaise, quoiqu'il y ait loin et particulièrement beaucoup à monter, car l'Alcazar est bâti sur un rocher d'une prodigieuse hauteur, et la vue en est merveilleuse. Il y a devant la porte une très-grande place; l'on entre ensuite dans une cour de cent soixante pieds de long et de cent trente de large, ornée de deux rangs de portiques, et dans la longueur de dix rangs de colonnes, chacune d'une seule pierre. Il y en a huit rangs dans la largeur, et cela fait un bel effet. Mais ce qui plaît beaucoup davantage, c'est l'escalier qui est au fond de la cour, et qui contient les cent trente pieds qu'elle a de largeur. Après que l'on a monté quelques marches, il se sépare en deux, et l'on doit dire en vérité que c'est un des plus beaux de l'Europe. Nous traversâmes une grande galerie et des appartements si vastes, et dans lesquels il y avait si peu de monde, qu'il ne paraissait pas que l'on y dût trouver la Reine mère d'Espagne. Elle était dans un salon, dont toutes les fenêtres étaient ouvertes et donnaient sur la plaine et la rivière. La tapisserie, les carreaux, les tapis et le dais étaient de drap gris. La Reine était debout, appuyée sur un balcon, tenant dans sa main un grand chapelet. Lorsqu'elle nous vit, elle se tourna vers nous, et nous reçut d'un air assez riant. Nous eûmes l'honneur de lui baiser la main, qu'elle a petite, maigre et blanche. Elle est fort pâle, le teint fin, le visage un peu long et plat, les yeux doux, la physionomie agréable, et la taille d'une médiocre grandeur. Elle était vêtue comme toutes les veuves le sont en Espagne, c'est-à-dire en religieuse, sans qu'il paraisse un seul cheveu, et il y en a beaucoup (mais elle n'est pas du nombre) qui se les font couper lorsqu'elles perdent leur mari, pour témoigner davantage leur douleur. Je remarquai qu'il y avait des troussis autour de sa jupe pour la rallonger quand elle est usée. Je ne dis pas pour cela qu'on la rallonge, mais c'est la mode en ce pays-ci. Elle me demanda combien il y avait que j'étais partie de France, je lui en rendis compte. Elle s'informa si en ce temps-là on parlait du mariage du Roi son fils avec Mademoiselle d'Orléans; je lui dis que non. Elle ajouta qu'elle voulait me faire voir son portrait, que l'on avait tiré sur celui que le Roi son fils avait, et elle dit à une de ses dames, qui était une vieille dueña bien laide, de l'apporter. Il était peint en miniature de la grandeur de la main, dans une boîte de satin noir dessus et de velours vert dedans. Trouvez-vous, dit-elle, qu'elle lui ressemble? Je l'assurai que je n'y reconnaissais aucun de ses traits. En effet, elle paraissait louche, le visage de côté, et rien ne pouvait être moins ressemblant à une princesse aussi parfaite que l'est Mademoiselle. Elle me demanda si elle était plus ou moins belle que ce portrait. Je lui dis qu'elle était sans comparaison plus belle. Le Roi mon fils sera donc agréablement trompé, reprit-elle, car il croit que ce portrait est tout comme elle, et l'on ne peut en être plus content qu'il est. A mon égard, ses yeux de travers me faisaient de la peine, mais pour me consoler, je pensais qu'elle avait de l'esprit et bien d'autres bonnes qualités. Ne vous souvenez-vous pas, ajouta-t-elle en parlant à la marquise de Palacios, d'avoir vu mon portrait dans la chambre du feu Roi? Oui, Madame, reprit la marquise, et je me souviens aussi qu'en voyant Votre Majesté nous demeurâmes fort étonnées que la peinture lui eût fait tant de tort. C'est ce que je voulais vous dire, reprit-elle; et lorsque je fus arrivée, et que je jetai les yeux sur ce portrait que l'on me dit être le mien, j'essayai inutilement de le croire, je ne pus y réussir. Une petite naine grosse comme un tonneau, et plus courte qu'un potiron, toute vêtue de brocart or et argent, avec de longs cheveux qui lui descendaient presque jusqu'aux pieds, entra et se vint mettre à genoux devant la Reine, pour lui demander s'il lui plaisait de souper. Nous voulûmes nous retirer; elle nous dit que nous pouvions la suivre, et elle passa dans une salle toute de marbre, où il y avait plusieurs belons sur des escaparates. Elle se mit seule à table, et nous étions toutes debout autour d'elle. Ses filles d'honneur vinrent la servir, avec la camarera mayor, qui avait l'air bien chagrin. Je vis quelques-unes de ces filles qui me semblèrent fort jolies. Elles parlèrent à la marquise de Palacios, et elles lui dirent qu'elles s'ennuyaient horriblement, et qu'elles étaient à Tolède comme on est dans un désert. Celles-ci se nomment Damas de palacio, et elles mettent des chapins; mais, pour les petites menines, elles ont leurs souliers tout plats. Les menins sont des enfants de la première qualité qui ne portent ni manteau ni épée.

On servit plusieurs plats devant la Reine: les premiers furent des melons à la glace, des salades et du lait, dont elle mangea beaucoup avant de manger de la viande, qui avait assez mauvaise grâce. Elle ne manque pas d'appétit, et elle but un peu de vin pur, disant que c'était pour cuire le fruit. Lorsqu'elle demandait à boire, le premier menin apportait sa coupe sur une soucoupe couverte; il se mettait à genoux en la présentant à la camarera, qui s'y mettait aussi lorsque la Reine la prenait de ses mains. De l'autre côté, une dame du palais présentait à genoux la serviette à la Reine pour s'essuyer la bouche. Elle donna des confitures sèches à Doña Mariquita de Palacios et à ma fille, en leur disant qu'il n'en fallait guère manger, que cela gâtait les dents aux petites filles. Elle me demanda plusieurs fois comment se portait la Reine Très-Chrétienne, et à quoi elle se divertissait. Elle dit qu'elle lui avait envoyé depuis peu des boîtes de pastilles d'ambre, des gants et du chocolat. Elle demeura plus d'une heure et demie à table, parlant peu, mais paraissant assez gaie. Nous lui demandâmes ses ordres pour Madrid; elle nous fit une honnêteté là-dessus, et ensuite nous prîmes congé d'elle. On ne peut pas disconvenir que cette Reine n'ait bien de l'esprit, et beaucoup de courage et de vertu, de prendre, comme elle fait, un exil si désagréable.

Je ne veux pas oublier de vous dire que le premier des menins porte les chapins de la Reine, et les lui met. C'est un si grand honneur en ce pays, qu'il ne le changerait pas avec les plus belles charges de la couronne. Quand les dames du palais se marient, et que c'est avec l'agrément de la Reine, elle augmente leur dot de cinquante mille écus, et d'ordinaire on donne un gouvernement ou une vice-royauté à ceux qui les épousent.

Lorsque nous fûmes de retour chez M. le cardinal, nous trouvâmes un théâtre dressé dans une grande et vaste salle, où il y avait beaucoup de dames d'un côté et de cavaliers de l'autre. Ce qui me parut singulier, c'est qu'il y avait un rideau de damas qui contenait toute la longueur de la salle jusqu'au théâtre et qui empêchait que les hommes et les femmes se pussent voir. On n'attendait plus que nous pour commencer la comédie de Pyrame et Thisbée! Cette pièce était nouvelle et plus mauvaise qu'aucune que j'eusse encore vue en Espagne. Les comédiens dansèrent ensuite fort bien, et le divertissement n'était pas fini à deux heures après minuit.

On servit un repas magnifique dans un salon où il y avait plusieurs tables, et M. le cardinal nous y ayant fait prendre place, alla retrouver les cavaliers, qui, de leur côté, étaient servis comme nous. Il y eut une musique italienne excellente; car Son Éminence avait amené des musiciens de Rome, auxquels il donnait de grosses pensions. Nous ne pûmes nous retirer dans notre appartement qu'à six heures du matin; et comme nous avions encore bien des choses à voir, au lieu de nous coucher, nous allâmes à la Plaza Mayor, que l'on appelle Socodebet. Les maisons dont elle est entourée sont de briques, et toutes semblables, avec des balcons. Sa forme est ronde; il y a des portiques sous lesquels on se promène, et cette place est fort belle. Nous retournâmes au château pour le voir mieux, avec plus de loisir. Le bâtiment en est gothique et très-ancien; mais il y a quelque chose de si grand, que je ne suis pas surprise de ce que Charles-Quint aimait mieux y demeurer qu'en aucune ville de son obéissance. Il consiste en un carré de quatre gros corps de logis, avec des ailes et des pavillons. Il y a de quoi loger commodément toute la cour d'un grand roi. On nous montra une machine qui était merveilleuse avant qu'elle fût rompue; elle servait à puiser de l'eau dans le Tage, et la faisait monter jusque dans le haut de l'Alcazar. Le bâtiment en est encore tout entier, bien qu'il y ait plusieurs siècles qu'il soit fait. On descend plus de cinq cents degrés jusqu'à l'a rivière. Lorsque l'eau était entrée dans le réservoir, elle coulait par des canaux dans tous les endroits de la ville où il y avait des fontaines. Cela était d'une extrême commodité, car il faut à présent descendre environ trente toises pour aller querir de l'eau.

Nous vînmes entendre la messe dans l'église de Los Reys. Elle est belle et grande, et toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de myrtes fort hauts, qui forment des allées dans des caisses jusqu'au grand autel, dont les ornements sont extraordinairement riches. De sorte qu'au travers de toutes ces branches vertes, et de toutes ces fleurs de différentes couleurs, voyant briller l'or, l'argent, la broderie et les cierges allumés dont l'autel est paré, il semble que ce soient les rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages peintes et dorées remplies de rossignols, de serins et d'autres oiseaux, qui font un concert charmant. Je voudrais bien que l'on prît, en France, la coutume d'orner nos églises comme elles le sont en Espagne. Les murailles de celles-ci sont toutes couvertes en dehors de chaînes et de fers des captifs que l'on va racheter en Barbarie. Je remarquai en ce quartier-là que, sur la porte de la plupart des maisons, il y a un carreau de fayence sur lequel est la salutation angélique avec ces mots: Maria sue concebida sin pecado original. On me dit que ces maisons appartenaient à l'archevêque, et qu'il n'y demeure que des ouvriers en soie, qui sont nombreux à Tolède.

Les deux ponts de pierre qui traversent la rivière sont fort hauts, fort larges et fort longs. Si l'on voulait un peu travailler dans le Tage, les bateaux viendraient jusqu'à la ville, ce serait une commodité considérable; mais on est naturellement trop paresseux pour considérer l'utilité du travail préférablement à la peine de l'entreprendre. Nous vîmes encore l'hôpital de Los Niños, c'est-à-dire des Enfants trouvés, et la maison de ville, qui est proche de la cathédrale. Enfin, notre curiosité étant satisfaite, nous revînmes au palais archiépiscopal, et nous nous mîmes au lit jusqu'au soir, que nous fîmes encore un festin aussi splendide que ceux qui l'avaient précédé. Son Éminence mangea avec nous, et après l'avoir remerciée autant que nous le devions, nous partîmes pour nous rendre au château d'Igariça. Le marquis de Los Palacios nous y attendait avec le reste de sa famille, de manière que nous y fûmes reçues si obligeamment, qu'il ne se peut rien ajouter à la bonne chère et aux plaisirs que l'on nous procura pendant six jours, soit à la pêche sur la rivière du Xarama, soit à la chasse, à la promenade ou dans les conversations générales. Chacun faisait paraître sa bonne humeur à l'envi l'un de l'autre, et l'on peut dire que lorsque les Espagnols font tant que de quitter leur gravité, qu'ils vous connaissent et qu'ils vous aiment, on trouve de grandes ressources avec eux du côté de l'esprit. Ils deviennent sociables, obligeants, empressés pour vous plaire et de la meilleure compagnie du monde. C'est ce que j'ai éprouvé dans la partie que nous venons de faire et dont je ne vous aurais pas rendu un compte si exact si je n'étais persuadée, ma chère cousine, que vous le voulez ainsi, et que vous me tenez quelque compte de ma complaisance.

A Madrid, ce 30 août 1679.