Don Juan demeura trois jours sur son lit de parade, avec les mêmes habits qu'il avait fait faire pour aller au-devant de la jeune Reine. On le porta ensuite à l'Escurial. Le convoi funèbre n'avait rien de magnifique. Les officiers de sa maison l'accompagnèrent et quelques amis en petit nombre. On le mit dans le caveau qui est proche du Panthéon, lequel est destiné pour les princes et les princesses de la maison royale. Car il faut remarquer que l'on n'enterre que les Rois dans le Panthéon, et les Reines qui ont eu des enfants. Celles qui n'en ont point eu sont dans ce caveau particulier.
Nous devons aller dans peu de jours à l'Escurial, c'est le temps que le Roi y va. Mais il est si occupé de la jeune Reine, qu'il ne songe qu'à s'avancer vers la frontière pour aller au-devant d'elle. Dans tous les endroits où je vais, l'on me fait sonner bien haut qu'elle va être Reine de vingt-deux royaumes. Apparemment qu'il y en a onze dans les Indes, car je ne connais que la vieille et la nouvelle Castille, l'Aragon, Valence, Navarre, Murcie, Grenade, Andalousie, Galice, Léon et les îles Majorques. Il y a dans ces lieux des endroits admirables, où il semble que le ciel veuille répandre ses influences les plus favorables. Il y en a d'autres si stériles que l'on ne voit ni blé, ni herbe, ni vignes, ni fruits, ni prés, ni fontaines; et l'on peut dire qu'il y en a plus de ceux-là que des autres. Mais, généralement parlant, l'air y est bon et sain; les chaleurs excessives en certains endroits; le froid et les vents insupportables en d'autres, quoique ce soit dans la même saison. On y trouve plusieurs rivières; mais ce qui est plus singulier, c'est que les plus grosses ne sont pas navigables, particulièrement celles du Tage, du Guadiana, du Minho, du Douro, du Guadalquivir et de l'Èbre; soit les rochers, les chutes d'eau, les gouffres ou les détours, les bateaux ne peuvent aller dessus, et c'est une des plus grandes difficultés du commerce, et qui empêche davantage que l'on ne trouve les choses dont on a besoin dans les villes; car, si elles pouvaient se communiquer les unes aux autres les denrées et les marchandises qui abondent en de certains endroits, et dont on manque dans d'autres, chacun se fournirait de tout ce dont il a besoin à bon prix, au lieu que le port et les voitures par terre sont d'un si grand coût, qu'il faut se passer de tout ce dont on n'est pas en état de payer trois fois plus qu'il ne vaut.
Entre plusieurs villes qui dépendent du Roi d'Espagne, ou compte, pour la beauté ou pour la richesse: Madrid, Séville, Grenade, Valence, Saragosse, Tolède, Valladolid, Cordoue, Salamanque, Cadix, Naples, Milan, Messine, Palerme, Cagliari, Bruxelles, Anvers, Gand et Mons. Il y en a quantité d'autres qui ne laissent pas d'être fort considérables, et la plupart des bourgs sont aussi gros que de petites villes. Mais on n'y voit point cette multitude de peuple qui fait la force des Rois; plusieurs raisons en sont cause[148]. Premièrement, lorsque le Roi Don Ferdinand chassa les Maures de l'Espagne et qu'il établit l'Inquisition, tant par le châtiment que l'on a exercé sur les Juifs que par l'exil, il est mort ou sorti de ce royaume, en peu de temps, plus de neuf cent mille personnes. Outre cela, les Indes en attirent beaucoup; les malheureux vont s'y enrichir, et quand ils sont riches, ils y demeurent pour jouir de leurs biens et de la beauté du pays. Ou lève des soldats espagnols que l'on envoie en garnison dans les autres villes de l'obéissance du Roi. Ces soldats se marient et s'établissent dans les lieux où ils se trouvent, sans retourner dans celui où on les a pris. Ajoutez à cela que les Espagnoles ont peu d'enfants. Quand elles en ont trois, c'est beaucoup. Les étrangers ne s'y viennent point établir comme ailleurs, parce qu'on ne les aime pas et que les Espagnols se tiennent naturellement recatados, c'est-à-dire particuliers et resserrés entre eux, sans se vouloir communiquer avec les autres nations pour lesquelles ils ont de l'envie ou du mépris. De manière qu'ayant examiné toutes les choses qui contribuent à dépeupler les États du Roi Catholique, il y a encore lieu d'être surpris de trouver autant de monde qu'il y en a.
Il croît peu de blé dans la Castille; on en fait venir de Sicile, de France et de Flandre. Et comment en pousserait-il, à moins que la terre n'en voulût produire d'elle-même, comme dans le pays de promission? Les Espagnols sont trop paresseux pour se donner la peine de la cultiver; et, comme le moindre paysan est persuadé qu'il est hidalgo[149], c'est-à-dire gentilhomme, que dans la moindre maisonnette il y a une histoire apocryphe, composée depuis cent ans, qui se laisse pour tout héritage aux enfants et aux neveux du villageois, et que, dans cette histoire fabuleuse, ils font tous entrer de l'ancienne chevalerie et du merveilleux, disant que leurs trisaïeux, Don Pedro et Don Juan, ont rendu tels et tels services à la couronne, ils ne veulent pas déroger à la gravedad ni à la descendencia. Voilà comme ils parlent, et ils souffrent plus aisément la faim et les autres nécessités de la vie, que de travailler, disent-ils, comme des mercenaires, ce qui n'appartient qu'à des esclaves. De sorte que l'orgueil, secondé par la paresse, les empêche, la plupart, d'ensemencer leurs terres, à moins qu'il ne vienne des étrangers la cultiver, ce qui arrive toujours par une conduite particulière de la Providence et par le gain que ces étrangers, plus laborieux et plus intéressés, y trouvent. De sorte qu'un paysan est assis dans sa chaise lisant un vieux roman, pendant que les autres travaillent pour lui et tirent tout son argent[150].
On n'y voit point d'avoine, le foin y est rare. Les chevaux et les mules mangent de l'orge avec de la paille hachée. Les montagnes sont, dans les royaumes dont je vous ai parlé, d'une hauteur et d'une longueur si prodigieuses, que je ne pense pas qu'il y ait aucun lieu du monde où il y en ait de pareilles. On en trouve de cent lieues de long, qui s'entretiennent comme une chaîne, et qui, sans exagération; sont plus élevées que les nues. On les nomme Sierras, et l'on compte, entre celles-là, les montagnes des Pyrénées, de Grenade, des Asturies, d'Alcantara, la Sierra Morena, celle de Tolède, de Doua, de Molina et d'Albanera. Ces montagnes rendent les chemins si difficiles, que l'on n'y peut mener de charrette, et l'on porte tout sur des mulets dont la jambe est si sûre, qu'en deux cents lieues de chemin dans des rochers et dans des cailloux continuels, ils ne bronchent pas une seule fois.
On m'a montré des patentes expédiées au nom du Roi d'Espagne. Je n'ai jamais lu tant de titres; les voici: Il prend la qualité de Roi d'Espagne, de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon, de Grenade, de Tolède, de Valence, de Galice, de Séville, de Murcia, de Jaën, de Jérusalem, Naples, Sicile, Majorque, Minorque et Sardaigne, des Indes orientales et occidentales, des îles et terre ferme de la mer Océane, archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Luxembourg, de Gueldre, de Milan, comte de Habsbourg, de Flandre, de Tyrol et de Barcelone, seigneur de Biscaye et de Molina, marquis du Saint-Empire, seigneur de Frise, de Saline, d'Utrecht, de Malines, Over-Yssel, Gronenghen; Grand Seigneur de l'Asie et de l'Afrique. On m'a conté que François Ier s'en moqua, lorsqu'ayant reçu une lettre de Charles-Quint remplie de tous ces titres fastueux, en lui faisant réponse, il n'en prit pas d'autres que Bourgeois de Paris et Seigneur de Gentilly.
On ne pousse pas les études bien loin ici, et pour peu que l'on sache, on tire parti de tout, parce que l'esprit, joint à un extérieur sérieux, les empêche de paraître embarrassés de leur propre ignorance. Lorsqu'ils parlent, il semble toujours qu'ils sachent plus qu'ils ne disent; et, lorsqu'ils se taisent, il semble qu'ils soient assez savants pour résoudre les questions les plus difficiles. Cependant il y a de fameuses universités en Espagne, entre autres, Saragosse, Barcelone, Salamanque, Alcala, Santiago, Grenade, Séville, Coïmbre, Tarragone, Evora, Lisbonne, Madrid, Murcie, Majorque, Tolède, Lérida, Valence et Occa. Il y a peu de grands prédicateurs. Il s'en trouve quelques-uns qui sont assez pathétiques; mais, soit que ces sermons soient bons ou mauvais, les Espagnols qui s'y trouvent se frappent la poitrine de temps en temps avec une ferveur extraordinaire, interrompant le prédicateur par des cris douloureux de componction. Je crois bien qu'il y en entre un peu, mais, assurément, beaucoup moins qu'ils n'en témoignent. Ils ne quittent point leurs épées ni pour se confesser ni pour communier. Ils disent qu'ils la portent pour défendre la religion; et le matin, avant de la mettre, ils la baisent et font le signe de la croix avec. Ils ont une dévotion et une confiance très-particulières à la sainte Vierge. Il n'y a presque point d'homme qui n'en porte le scapulaire ou quelque image en broderie qui aura touché quelques-unes de celles que l'on tient miraculeuses; et, quoiqu'ils ne mènent pas, d'ailleurs, une vie fort régulière, ils ne laissent pas de la prier comme celle qui les protège et les préserve des plus grands maux. Ils sont fort charitables, tant à cause du mérite que l'on s'acquiert par les aumônes, que par l'inclination naturelle qu'ils ont à donner, et la peine effective qu'ils souffrent lorsqu'ils sont obligés, soit par leur pauvreté, soit par quelque autre raison, de refuser ce qu'on leur demande. Ils ont la bonne qualité de ne point abandonner leurs amis pendant qu'ils sont malades. Leurs soins et leur empressement redoublent dans un temps où l'on a sans doute besoin de compagnie et de consolation. Des personnes qui ne se voient point quatre fois en un an, se voient tous les jours deux ou trois fois, dès qu'elles souffrent et qu'elles se deviennent nécessaires les unes aux autres. Mais lorsqu'on est guéri, on reprend la même forme de vie que l'on tenait avant d'être malade.
Don Frédéric de Cardone, dont je vous parle à présent, ma chère cousine, comme d'un homme de votre connaissance, est de retour. Il m'a apporté une lettre de la belle marquise de Los Rios, qui est toujours une des plus jolies femmes du monde, et qui ne s'ennuie pas dans la retraite. Il m'a dit aussi des nouvelles de Mgr l'archevêque de Burgos, dont le mérite est peu commun. Il ajouta qu'il était venu avec un gentilhomme espagnol qui lui avait conté des choses fort extraordinaires, entre autres, que tous les Espagnols qui sont nés le vendredi saint, lorsqu'ils passent devant un cimetière et que l'on y a enterré des personnes qui ont été tuées, ou bien que s'ils passent en quelque lieu où il se soit commis un meurtre, encore que celui qu'on a tué en ait été ôté, ils ne laissent pas de le voir tout sanglant, et de la même manière qu'il était lorsqu'il est mort, soit qu'ils l'aient connu ou non; ce qui est une chose assurément fort désagréable pour ceux à qui cela arrive; mais, en récompense, ils guérissent la peste de leur souffle, et ils ne la prennent point, quoiqu'ils soient avec des pestiférés. Bien des gens, disait-il, étaient surpris que Philippe Quatrième portât la tête si haute et les yeux levés vers le ciel; c'est qu'il était né le vendredi saint, et qu'étant encore jeune, il eut plusieurs fois l'apparition de ces personnes qui avaient été tuées, et qu'en ayant été effrayé, il avait pris l'habitude de baisser très-rarement la tête. Mais, dis-je à Don Frédéric, parlait-il sérieusement, et comme d'une chose que tout le monde sait sans la mettre en doute? Don Fernand de Tolède entra dans ma chambre, comme je disais qu'il fallait le demander à quelqu'un digne de foi; il le lui demanda, et Don Fernand m'assura qu'il en avait toujours entendu parler de cette manière, mais qu'il n'en voudrait pas être caution. On dit encore, continua-t-il, qu'il y a certaines gens qui tuent un chien enragé en soufflant sur lui, et que ceux-là ont la vertu de se mettre dans le feu sans brûler. Cependant je n'en ai point vu qui aient voulu s'y fier. Ils disent pour raison qu'ils le pourraient bien faire, mais qu'il y aurait trop de vanité à vouloir se distinguer des autres hommes par des faveurs du ciel si particulières. Pour moi, dis-je en riant, je crois que ces personnes-là ont plus de prudence que d'humilité; elles craignent, avec raison, la morsure du chien et la chaleur du brasier. Je n'en suis pas moins persuadé que vous, Madame, reprit Don Frédéric. Je n'ajoute guère de foi aux choses surnaturelles. Je ne prétends pas vous les faire croire, dit Don Fernand, quoique je ne trouve rien de plus extraordinaire en ceci qu'en mille prodiges que l'on voit tous les jours. Trouvez-vous, par exemple, qu'il y ait moins lieu de s'étonner de ce lac qui est proche de Guadalajara, en Andalousie, qui pronostique les tempêtes prochaines, par des mugissements horribles que l'on entend à plus de vingt mille pas? Que dites-vous de cet autre lac que l'on trouve sur le sommet de la montagne de Clavijo dans le comté de Roussillon, proche de Perpignan? Il est extrêmement profond. Il y a des poissons d'une grandeur et d'une forme monstrueuses, et lorsqu'on y jette une pierre, l'on en voit sortir, avec grand bruit, des vapeurs qui s'élèvent en l'air, qui se convertissent en nuées, qui produisent des tempêtes horribles, avec des éclairs, des tonnerres et de la grêle. N'est-il pas vrai encore, continua-t-il, en s'adressant à Don Frédéric, que proche le château de Garcimanos, dans une caverne que l'on nomme la Judée, joignant le pont de Talayredas, on voit une fontaine dont l'eau se gèle en tombant, et se durcit de manière qu'il s'est fait une pierre dure, que l'on ne casse qu'avec beaucoup de peine, et qui sert à bâtir les plus belles maisons de ce pays-là. Vous avez bien des exemples, dit Don Frédéric, et si vous voulez, je vais vous en fournir quelques autres qui vous serviront au besoin. Souvenez-vous de la Montagne de Monrayo en Aragon: si les brebis y paissent avant que le soleil soit levé, elles meurent; si elles sont malades et qu'elles y paissent après qu'il est levé, elles guérissent. N'oubliez pas non plus cette fontaine de l'île de Cadix qui sèche lorsque la mer est haute, et qui coule quand la mer est basse. Vous ne serez pas le seul, lui dis-je en l'interrompant, qui secondera Don Fernand dans son entreprise. Je veux bien lui dire que, dans cette même île de Cadix, il y a une plante qui se fane au moment où le soleil paraît, et qui reverdit lorsque la nuit vient[151]. Ah! la jolie plante! s'écria Don Fernand en riant, je ne veux qu'elle pour me venger de toutes les railleries que vous me faites depuis une heure. Je vous déclare une guerre ouverte sur cette plante, et si vous ne la faites venir de Cadix, je sais bien ce que j'en croirai. L'enjouement de ce cavalier nous fit passer une fort agréable soirée; mais nous fûmes interrompus par ma parente, qui revenait de la ville et qui avait passé une partie du jour chez son avocat qui était à l'extrémité. Il était fort vieux et très-habile homme dans sa profession. Elle nous conta que tous ses enfants étaient autour de son lit, et que la seule chose qu'il leur recommandât fut de garder la gravité, puis en les bénissant il leur dit: Quel plus grand bien puis-je vous souhaiter, mes chers enfants, sinon de passer votre vie à Madrid, et de ne quitter ce Paradis terrestre que pour aller au ciel? Cela peut faire voir, continua-t-elle, la prévention que les Espagnols ont pour Madrid, et sur la félicité dont on jouit dans cette Cour. Pour moi, dis-je en l'interrompant, je suis persuadée qu'il entre beaucoup de vanité dans le goût qu'ils ont pour leur patrie; et, dans le fond, ils ont trop d'esprit pour ne pas connaître qu'il est bien des pays plus agréables. N'est-il pas vrai, dis-je en m'adressant à Don Fernand, que si vous ne parlez pas comme moi, vous pensez de même? Ce que je pense, dit-il en riant, ne porte point de conséquence pour les autres; car depuis mon retour tout le monde me reproche que je ne suis plus Espagnol. Il est certain que l'on est si infatué des délices et des charmes de Madrid que, pour n'avoir pas lieu de le quitter en aucun temps de l'année, personne ne s'est avisé de faire bâtir de jolies maisons à la campagne, pour s'y retirer quelquefois, de manière que tous les environs de la ville, qui devraient être remplis de beaux jardins et de châteaux magnifiques, sont semblables à de petits déserts, et cela est cause aussi que, l'été comme l'hiver, la ville est toujours également peuplée. Ma parente dit là-dessus qu'elle voulait me mener à l'Escurial, et que la partie était faite avec les marquises de Palacios et de La Rosa, pour y aller dans deux jours. Madame votre mère vous en a mis, ajouta-t-elle, en parlant à Don Fernand, et moi j'en ai mis Don Frédéric. Ils lui dirent l'un et l'autre que ce serait avec beaucoup de joie qu'ils feraient ce petit voyage. En effet, nous allâmes chez la Reine mère lui baiser les mains, et lui demander ses ordres pour l'Escurial. C'est l'ordinaire, quand on sort de Madrid, de voir la Reine auparavant. Nous ne l'avions pas vue depuis son retour. Elle paraissait plus gaie qu'à Tolède. Elle nous dit qu'elle ne pensait pas revenir si tôt à Madrid, et qu'il lui semblait à présent qu'elle n'en n'était jamais sortie. On lui amena une géante qui venait des Indes. Dès qu'elle la vit, elle la fit retirer, parce qu'elle lui faisait peur. Ses dames voulurent faire danser ce colosse qui tenait sur chacune de ses mains, en dansant, deux naines qui jouaient des castagnettes et du tambour de basque. Tout cela était d'une laideur achevée. Ma parente remarqua dans l'appartement de la Reine mère beaucoup de choses qui venaient de Don Juan; entre autres une pendule admirable toute garnie de diamants. Il l'a faite en partie son héritière, apparemment pour lui témoigner son regret de l'avoir tant tourmentée.
La partie de l'Escurial s'est faite avec tous les agréments possibles. L'envie de vous en entretenir m'a empêchée de vous envoyer ma lettre que j'avais commencée avant d'y aller. Les mêmes dames qui vinrent à Aranjuez et à Tolède ont été bien aises de profiter de la belle saison pour se promener un peu, et nous fûmes d'abord au Pardo, qui est une maison royale. Le bâtiment en est assez beau, comme tous les autres d'Espagne, c'est-à-dire un carré de quatre corps de logis, séparés par de grandes galeries de communication, lesquelles sont soutenues par des colonnes. Les meubles n'y sont pas magnifiques, mais il y a de bons tableaux, entre autres, ceux de tous les Rois d'Espagne habillés d'une manière singulière.
On nous montra un petit cabinet que le feu Roi appelait son favori, parce qu'il y voyait quelquefois ses maîtresses; et ce prince si froid et si sérieux en apparence, que l'on ne voyait jamais rire, était en effet le plus galant et le plus tendre de tous les hommes. Il y a là un grand jardin assez bien entretenu, et un parc d'une étendue considérable, où le Roi va souvent à la chasse. Nous fûmes ensuite à un couvent de Capucins, qui est au sommet d'une montagne. C'est un lieu d'une grande dévotion, à cause d'un Crucifix détaché de sa croix qui fait souvent des miracles. Après y avoir fait nos prières, nous descendîmes de l'autre côté de la montagne, dans un ermitage, où il y avait un reclus qui ne voulut ni nous voir ni nous parler; mais il jeta un billet par sa petite grille, dans lequel nous trouvâmes écrit qu'il nous recommanderait à Dieu. Nous étions toutes extrêmement lasses, car il avait fallu monter la montagne à pied, et il faisait très-chaud. Nous aperçûmes dans le fond du vallon une petite maisonnette au bord d'un ruisseau qui coulait entre des saules. Nous tournâmes de ce côté-là, et nous étions encore assez loin, lorsque nous vîmes une femme et un homme fort propres, qui se levèrent brusquement du pied d'un arbre où ils étaient assis, et entrèrent dans cette maison, dont ils fermèrent la porte avec la même diligence que s'ils nous avaient pris pour des voleurs. Mais c'était sans doute la crainte d'être reconnus qui leur faisait prendre cette précaution. Nous vînmes dans le lieu qu'ils venaient de quitter, et, nous étant assis sur l'herbe, nous mangeâmes des fruits que nous avions fait apporter. C'était si proche de la petite maison que l'on pouvait nous voir des fenêtres. Il en sortit une paysanne fort jolie, qui vint à nous, tenant une corbeille de jonc marin; elle se mit à genoux devant nous et nous demanda des fruits de notre collation, pour une personne qui était grosse et qui mourrait si nous lui en refusions. Aussitôt nous lui envoyâmes les plus beaux. Un moment après, la jeune fille revint avec une tabatière d'or, et nous dit que la señora de la casilla, c'est-à-dire la dame de la petite maison, nous priait de prendre de son tabac, en reconnaissance de la grâce que nous lui avions faite. C'est la mode ici de présenter du tabac, quand on veut témoigner de l'amitié. Nous demeurâmes si longtemps au bord de l'eau, que nous fîmes résolution de n'aller pas plus loin que la Carçuela, qui est encore une maison du Roi, moins belle que le Pardo, et tellement négligée, que l'on n'y trouve rien de recommandable que les eaux. Nous y couchâmes assez mal, quoique ce fût dans les lits mêmes de Sa Majesté, et nous ne fîmes jamais mieux que d'y porter tout ce qu'il fallait pour notre souper. Nous entrâmes ensuite dans les jardins qui sont en mauvais ordre. Les fontaines jettent jour et nuit. Les eaux sont si belles et si abondantes que, pour peu qu'on le voulût, il n'y aurait pas de lieu au monde plus propre à faire un séjour agréable. Ce n'est pas la coutume de ce pays, depuis le Roi jusqu'aux particuliers, d'entretenir plusieurs maisons de campagne. Ils les laissent périr, faute d'y faire quelques petites réparations. Nos lits étaient si mauvais, que nous n'eûmes pas de peine à les quitter le lendemain de bonne heure, afin d'aller à l'Escurial. Nous passâmes par Monareco, où commencent les bois, et un peu plus loin, le parc du couvent de l'Escurial; car c'en est un, en effet, que Philippe II a bâti dans les montagnes pour y trouver plus aisément la pierre dont il avait besoin. Il en a fallu une quantité si prodigieuse, que l'on ne peut le comprendre sans le voir, et c'est un des grands bâtiments que nous ayons en Europe. Nous y arrivâmes par une très-longue allée d'ormes, plantée de quatre rangs d'arbres. Le portail est magnifique, orné de plusieurs colonnes de marbre, élevées les unes au-dessus des autres, jusqu'à une figure de saint Laurent qui est au haut. Les armes du Roi sont là gravées sur une pierre de foudre que l'on apporta d'Arabie, et il coûta soixante mille écus pour les faire graver dessus. Il est aisé de croire qu'ayant fait une dépense si considérable pour une chose si peu nécessaire, on n'a pas épargné celles qui pouvaient être utiles pour contribuer à la beauté de ce lien. C'est un grand bâtiment carré; mais par delà le carré on trouve une longueur qui sert aux bâtiments de l'entrée, et représente, en cette sorte, un gril qui servit au supplice de saint Laurent, patron du monastère. L'ordre est dorique et fort simple. Le carré se divise par le milieu, et une des divisions qui regardent l'Orient se partage de chaque côté en quatre autres moins carrées, qui sont quatre cloîtres bâtis selon l'ordre dorique; et qui en voit un, voit tous les autres. Le bâtiment n'a rien de surprenant, ni dans le dessin, ni dans l'architecture. Ce qu'il y a de beau, est la masse du bâtiment qui est de trois cent quatre-vingts pas d'un homme, en carré. Car outre ces quatre cloîtres, dont j'ai parlé, l'autre partie du carré, subdivisée en deux, forme deux autres bâtiments. L'un est le quartier du Roi, et l'autre est le collège, parce qu'il y a là-dedans quantité de pensionnaires auxquels le Roi donne pension pour étudier. Les religieux qui l'habitent sont Hiéronymites. Cet ordre est inconnu en France, et il a été aboli en Italie, parce qu'un Hiéronymite attenta à la vie de saint Charles Borromée, mais il ne le blessa point, encore qu'il eût tiré sur lui, et que les balles eussent percé ses habits pontificaux. Cet ordre ne laisse pas d'être ici en grand crédit. Il y a trois cents religieux dans le couvent de l'Escurial. Ils vivent à peu près comme les Chartreux. Ils parlent peu, prient beaucoup, et les femmes n'entrent point dans leur église. Outre cela, ils doivent étudier et prêcher.