D'où il résulte que la femme est une travailleuse, c'est à dire une productrice d'utilité; elle ne différerait donc de l'homme que par le genre de production; et il n'y aurait plus qu'à examiner si le travail de la femme est aussi utile à la société que celui de l'homme. Je me charge, quand vous voudrez, d'établir par les faits cette équivalence.

Je vous ferai remarquer, en second lieu, que l'éducation de l'enfance, celle des jeunes filles, le service de la charité publique, l'organisation des fêtes et spectacles, la vulgarisation de la justice par la littérature ne font pas partie des travaux du ménage; qu'alors la femme n'est pas uniquement ménagère.

Je vous ferai remarquer troisièmement que nos contre-maîtresses, nos commerçantes, nos artistes, nos comptables, nos commises, nos professeurs ne sont pas plus ménagères que vos contre-maîtres, vos commerçants, vos artistes, vos teneurs de livres, vos commis et vos professeurs; que nos cuisinières, nos femmes de chambre ne le sont pas plus que vos cuisiniers, pâtissiers, confiseurs, valets de chambre; que, dans toutes ces fonctions et dans bien d'autres, les femmes égalent les hommes, ce qui prouve qu'elles ne sont pas moins faites que vous pour les emplois qui ne tiennent point au ménage, et que vous n'êtes pas moins faits qu'elles pour ceux qui y tiennent. Ainsi les faits brutaux étranglent vos affirmations, et nous montrent que la femme peut n'être ni ménagère ni courtisane.

Dites-moi enfin, Maître, quelle est la situation de toutes les femmes relativement à tous les hommes?

M. PROUDHON. L'infériorité; car le sexe féminin tout entier remplit à l'égard de l'autre sexe, sous certains rapports, le rôle de l'épouse à l'égard de l'époux: cela ressort de l'ensemble des facultés respectives.

MOI. Ainsi donc il n'y a ni liberté ni égalité pour la femme même qui n'a pas un père ou un mari?

M. PROUDHON. «La femme vraiment libre est la femme chaste; est chaste celle qui n'éprouve aucune émotion amoureuse pour personne, pas même pour son mari.» (Id., p. 483.)

MOI. Une telle femme n'est pas chaste: c'est une statue. La chasteté étant une vertu, suppose la domination de la raison et du sens moral sur un instinct: donc la femme chaste est celle qui domine certain instinct, non pas celle qui en est dépourvue. J'ajoute que la femme qui se livre à son mari sans attrait joue le rôle d'une prostituée. Je savais bien que vous n'entendiez rien à l'amour ni à la femme!

Voulez-vous que, pour terminer, nous comparions votre doctrine sur le droit de la femme à celle que vous professez sur le droit en général?

M. PROUDHON. Volontiers... puisque je ne puis faire autrement.