PIERRE LEROUX, s'agitant. Prenez garde! Ce n'est pas en tant que sexe que la femme doit être affranchie; ce n'est qu'en qualité d'épouse et de personne humaine. Elle n'a de sexe que pour celui qu'elle aime; pour tous les autres hommes elle est ce qu'ils sont eux-mêmes: sensation—sentiment—connaissance. Il faut qu'elle soit libre dans le mariage et la cité, comme le doit être l'homme lui-même.
LE FUSIONIEN, interrompant. Vous avez raison, Pierre Leroux; mais le préopinant n'a pas tout à fait tort non plus; la femme est libre et l'égale de l'homme en tout, parce que l'esprit et la matière sont égaux en Dieu, parce que l'homme et la femme forment ensemble l'androgyne humain, dérivation de l'androgyne divin. N'est-ce pas, ma chère sœur?
MOI.Permettez-moi, mes frères, de ne point entrer dans vos débats théologiques: je n'ai pas les ailes assez fortes pour vous suivre dans le sein de Dieu, afin de m'assurer s'il est esprit et matière, androgyne ou non, binaire, trinaire, quaternaire ou rien du tout de cela. Il me suffit que vous conveniez tous que la femme doit être libre et l'égale de l'homme.
Je ne me permettrai qu'une seule observation: c'est que votre notion du couple ou de l'androgyne, au fond une seule et même chose, tend fatalement à l'asservissement de mon sexe: quand, par une métaphore, une fiction l'on fait de deux êtres doués chacun d'une volonté, d'un libre arbitre et d'une intelligence à part, une seule unité: dans la pratique sociale, cette unité se manifeste par une seule intelligence, une seule volonté, un seul libre arbitre; et l'individualité qui prévaut dans notre monde, est celle qui est douée de la force du poignet: l'autre est annihilée, et le droit donné au couple n'est en réalité que le droit du plus fort. L'usage que fait M. Proudhon de l'androgynie devrait vous guérir de cette fantaisie-là; comme l'usage que vos prédécesseurs ont fait du ternaire devrait vous avoir garantis de la métaphysique trinitaire. Ceci soit dit sans vous offenser, Messieurs, j'ai une antipathie prononcée pour les trinités et les androgynies quelconques; je suis ennemie jurée de toute métaphysique, qu'elle soit profane ou sacrée; c'est un vice de constitution aggravé chez moi par Kant et son école.
UN PHALANSTÉRIEN. Pour Dieu! Messieurs, laissons là ce mysticisme. L'homme et la femme diffèrent, mais ils sont aussi nécessaires l'un que l'autre à la grande œuvre que doit accomplir l'humanité: donc ils sont égaux. Comme chaque individu a droit de se développer intégralement, de se manifester complétement pour remplir la tâche parcellaire que lui attribuent ses attractions, l'on ne peut pas plus mettre en question la liberté d'un sexe que de l'autre. L'homme module en majeur, la femme en mineur, avec un huitième d'exception; mais, comme dans toutes les fonctions générales, la combinaison des deux modes est nécessaire, il est clair que chacune d'elles doit être double, et que la femme doit être partout de moitié avec l'homme.
M.DE GIRARDIN, avec un peu de brusquerie. Messieurs, je conviens avec vous que la femme doit être libre et l'égale de l'homme; seulement je soutiens que sa fonction est d'administrer, d'épargner, d'élever ses enfants, tandis que l'homme travaille et apporte dans le ménage le produit de ses labeurs.
Comme je veux que la femme soit délivrée du servage, et que je veux rendre tous les enfants légitimes, je supprime le mariage civil et j'institue le douaire universel.
M. LEGOUVÉ, souriant. Vous allez bien vite et bien loin mon cher Monsieur; vous effarouchez tout le monde. Au fond du cœur, je crois bien comme vous à l'égalité des sexes par l'équivalence des fonctions, mais je me garde bien d'en souffler mot. Je me contente de réclamer pour les femmes l'instruction, une diminution de servage conjugal et des emplois de charité: comptant bien, entre nous, que, ces conquêtes obtenues, les femmes seront en mesure, par leur instruction et leur utilité constatée, de s'affranchir tout à fait. Eh bien! malgré ma réserve et ma modération, vous verrez que les uns me traiteront de femmelin, les autres de sans-culotte!
M. MICHELET, se levant les larmes aux yeux. Hélas! Messieurs, tous vous faites fausse route; et j'ai grande douleur, mon cher académicien Legouvé, de vous voir employer votre plume élégante à mettre les femmes dans une voie aussi périlleuse et aussi déraisonnable.
Quant à vous, Messieurs, qui réclamez pour la femme la liberté et l'égalité de droits, vous n'y êtes point autorisés par elle; elle ne demande aucun droit; qu'en ferait-elle, cet être faible, toujours malade, toujours blessé! La Pauvre..... Quel peut être son rôle ici bas, si ce n'est d'être adorée de son mari, qui doit se constituer son instituteur, son médecin, son confesseur, sa garde malade, sa femme de chambre; la tenir en serre chaude, et, avec tous ces soins si multipliés, gagner encore le pain quotidien; car la femme ne peut, ni ne doit travailler; elle est l'amour et l'autel du cœur de l'homme.