Si mon ami Michelet vous a doré, parfumé et sucré la pilulle, je ne puis avoir son adresse et sa modération, car vous savez que, par tempérament, moi, P. J. Proudhon, je ne suis ni tendre, ni poète. Permettez-moi donc de vous dire tout brutalement la vérité sur une question où vous n'entendez pas le premier mot.

L'Église, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, saint Paul, Auguste Comte, aussi bien que les Romains, les Grecs, Manou et Mahomet, enseignent que la femme est faite pour le plaisir et l'utilité de l'homme, et qu'elle lui doit être soumise; or j'ai suffisamment établi ces grandes vérités par des affirmations sans réplique. Il est donc aujourd'hui démontré pour quiconque croit en moi, que la femme est un être passif, n'ayant germe de rien, qui doit tout à l'homme, que, conséquemment, elle lui appartient comme l'œuvre à l'ouvrier. Ma solution devant paraître un peu brutale, ou trop antique ou moyen âge, j'ai pris aux novateurs modernes leur petite drôlerie d'Androgynie; j'ai fait du Couple l'organe de la Justice: dans ce couple la femme, transformée par l'homme, devient une triple beauté, une idole domestique, soumise en tout à son prêtre. Je l'enferme dans le ménage, et permets qu'elle ait l'intendance des fêtes et spectacles, l'éducation des enfants et des jeunes filles, etc. N'est-il pas évident, Messieurs, que la femme, parce qu'elle est plus faible que nous, est, de par la justice, condamnée à nous obéir? Et que sa liberté consiste à n'éprouver aucune émotion amoureuse, même pour son mari? N'est-il pas évident, en conséquence, que vous, qui ne pensez pas comme moi, êtes des femmelins, des gens absurdes, et que les femmes qui ne veulent pas plus être esclaves que nous autres ne consentions à l'être en 89, sont des insurgées, des impures que le péché a rendues folles?

La majorité de l'assemblée rit; M. de Girardin hausse les épaules; M. Legouvé se mord les lèvres pour ne pas sourire; M. Michelet paraît inquiet de cette sortie qui peut tout gâter. Comme, en prononçant le mot insurgée, l'orateur m'a regardée de travers avec une intention très marquée, je ne puis m'empêcher de lui dire: Oui, je mérite le nom d'insurgée comme nos pères de 89. Quant à vous, si vous ne vous amendez, je crains bien de vous voir mourir dûment confessé et extrême-onctionné... et vous l'aurez bien mérité!

Maintenant, dépouillons le vote de votre honorable assemblée, Messieurs.

Quatre Écoles: les Communistes, les Saint-Simoniens, les Fusioniens, les Phalanstériens et un publiciste, M. de Girardin, qui fait autant de bruit à lui tout seul qu'une école, sont pour la liberté de la femme et l'égalité des sexes.

MM. Comte, Proudhon, Michelet sont contre la liberté de la femme et l'égalité des sexes.

M. Legouvé et ses innombrables adhérents veulent la liberté de la femme, et désirent qu'elle travaille à devenir l'égale de l'homme par l'équivalence des fonctions.

Ce qui veut dire que l'immense majorité de ceux qui pensent sont, à différents degrés, pour notre Émancipation.

Maintenant que mes lecteurs sont au fait de vos opinions diverses, Messieurs, à moi, femme, de parler, de moi-même pour mon droit, sans m'appuyer sur autre chose que sur la Justice et la Raison.

FIN DU PREMIER VOLUME.