Je leur répondais alors, et je leur répondrais encore aujourd'hui: Nous serions bien vite d'accord, si notre Société moderne n'était pas le théâtre de la lutte de deux principes diamétralement opposés.

La question n'est pas de décider si le Droit politique appartient à la femme, s'il la développerait, la grandirait, etc.; mais bien de savoir si elle en userait pour faire triompher le principe qui dit à l'humanité: en avant! Ou bien pour faire triompher celui qui lui dit: en arrière!

Quel est le but du Droit politique? Évidemment, c'est d'accomplir un grand Devoir dans le sens du Progrès. Eh bien! n'est-il pas dangereux de l'accorder à ceux qui s'en serviraient contre le but?

Quoi! Vous luttez pour le Droit, afin d'obtenir le triomphe d'une sainte cause, et vous n'éprouveriez aucune hésitation à l'accorder à ceux qui, certainement, se serviraient du Droit pour tuer le Droit!

Vous me reprochez de faire comme les Jésuites qui tiennent beaucoup moins compte de la Justice que de l'utilité. Eh! Messieurs, si vous aviez eu moitié de leur habileté, il y a longtemps que vous auriez réussi. Vous, comme de vrais sauvages, vous vous croiriez déshonorés si vous aviez de la prudence, de l'esprit pratique; si vous vous présentiez au combat autrement que le corps nu: cela peut être très beau, très courageux, mais sensé, c'est autre chose.

Je ne commets pas l'iniquité de nier le Droit, puisque je ne le nie pas; seulement je ne veux pas qu'on le revendique, parce qu'il se suiciderait. Je ne pose pas en principe que tout espèce de Droit ne doit être reconnu que dans la mesure où il est réclamé, puisque je ne vous parle que du Droit politique: il y a des droits qui se posent d'eux-mêmes: tels que ceux de vivre, de se développer, de jouir du fruit de son travail, et il est honteux pour une société de ne pas les reconnaître dans toute leur étendue. Mais on ne s'éveille que plus tard au sentiment du Droit civil, et plus tard encore à celui du Droit politique: tenez donc compte de la marche logique de l'humanité, et ne restez pas dans l'absolu.

Je sais que ce que j'objecte à l'endroit de l'incapacité des femmes est tout aussi vrai de celle des hommes; mais est-ce une raison, parce que vous avez reconnu le Droit des masses ignorantes qui ne le réclamaient pas, pour que l'on se montre aussi peu sage à l'égard des femmes qui sont dans la même situation? Je me corrigerai, Messieurs, de ce que vous nommez mon intelligence aristocrate, si je vois vos émancipés politiques comprendre les tendances de la civilisation, et se servir de leur Droit pour faire triompher la liberté et l'égalité, de manière à désespérer les fauteurs du passé. Jusque-là, permettez-moi de garder mon opinion.

Et j'ai gardé mon opinion, Madame; qui est celle-ci: l'exercice du Droit politique n'est un moyen de réforme et de Progrès que si ceux qui en jouissent croient au Progrès, s'inquiètent des réformes: dans des dispositions contraires, le vote ne peut être que l'expression des préjugés, des erreurs, des passions; au lieu d'apprendre, comme on dit, à l'exercer en s'en servant, on l'emploiera tout simplement à se mutiler les doigts.

LA JEUNE FEMME. Ne pourrait-on vous objecter que, d'après votre théorie du Droit, tous étant égaux, personne ne peut s'arroger la fonction de distribuer les droits?

L'AUTEUR. La théorie, c'est l'idéal vers lequel doit tendre la pratique; si l'on n'avait pas cet idéal, on ne saurait en vertu de quels principes se diriger; mais dans la réalité sociale, il y a des majeurs, et des mineurs destinés à devenir majeurs.