Nous voici, Madame, sur un terrain neuf et mouvant: celui de l'Histoire dont la science n'est pas faite encore.
Vous avez montré en tout la loi de Progrès; il faut lui donner une éclatante confirmation dans l'enseignement de l'histoire.
Montrez d'abord notre espèce placée, à son origine, sur un globe inculte, tourmenté par les volcans et les inondations; plus malheureuse que les autres, parce qu'elle est plus sensible et plus désarmée; ayant de grands besoins et de faibles moyens; des passions égoïstes très fortes, des facultés supérieures à peine ébauchées; afin que vos élèves comprennent ce qu'il a dû falloir de temps à l'humanité pour apprendre à cultiver la terre, à se construire des habitations, à tirer parti des forces naturelles qui la tuaient auparavant, à s'organiser en diverses sociétés, à créer les sciences, les arts, l'industrie, et à tout modifier en se modifiant elle-même. Elles comprendront alors que l'espèce a dû franchir bien des obstacles pour arriver où elle en est; qu'elle a dû souvent s'égarer; que le mouvement progressif, ne pouvant se faire que d'ensemble pour chaque nation, il est impossible d'y procéder par grand écart, c'est à dire de franchir les époques ou nuances intermédiaires entre la situation intellectuelle et morale où se trouvent les masses, et l'idéal posé par les natures plus élevées; faites-leur bien comprendre alors que notre devoir n'est pas de réaliser l'idéal entier dans les faits sociaux, mais de travailler à nous en rapprocher de quelques pas, et d'élever nos successeurs de manière à ce qu'ils s'en rapprochent encore plus que nous.
Comme toute science se compose de faits reliés par une loi, vous devez donner à vos élèves la loi de l'Histoire: cette loi est le développement de la Morale sous l'influence de la Philosophie, de la Religion, des Sciences, des Arts et de l'Industrie.
Vous considérerez donc chaque peuple comme un organe Moral de l'humanité, et vous le montrerez descendant plus ou moins vite dans la tombe, lorsqu'il renonce à la Morale ou qu'il ne progresse plus.
Vous comprenez que, dans un tel plan, ne peuvent entrer des fables, des détails puérils, des masses de faits entassés pêle mêle sans méthode, sans critique, sans moralité générale, sans loi; que toutes ces choses ne sont pas plus l'Histoire, que des plantes non classées ne sont la Botanique.
Il m'est impossible, vous le concevez, de vous tracer un plan d'Histoire: cela nous conduirait trop loin: mais un simple exemple vous fera comprendre mon idée: il s'agit pour l'élève d'étudier l'histoire de France et d'Angleterre, par exemple. Or la loi de la première est, au point de vue de la Justice, le développement de l'unité dans la Justice ou de l'Égalité, comme la loi de l'histoire d'Angleterre est, sous le même rapport, le développement de la diversité dans la Justice ou de la liberté individuelle. Ces deux lois posées, vous divisez chaque histoire en autant de périodes qu'il est nécessaire pour la démonstration de la loi; ayant le soin de les trancher assez pour que chacune ait un aspect propre; groupant autour de l'idée principale la philosophie, la religion, les sciences, les arts, etc., en notant avec le plus grand soin le rôle de ces éléments pour ou contre le Progrès: la vie des personnages ne doit valoir que comme preuve vivante et le fait des vérités avancées par vous. Chaque période se compose d'éléments Critiques, Conservateurs, Réformateurs et Indifférents qui se trouvent représentés par des doctrines et des hommes, du conflit et du mélange desquels sort l'ordre ascendant ou descendant de la période suivante qui donne naissance aux quatre éléments précités, mais transformés.
Deux observations sont ici nécessaires: Vous ne devez pas représenter les doctrines et les hommes comme exclusivement bons ou mauvais, conservateurs ou novateurs, etc., mais comme principalement une de ces choses.
La seconde observation est que l'élève doit s'habituer à juger la valeur morale d'un événement ou d'un personnage sur la doctrine morale de l'époque où s'est passé l'un et a vécu l'autre: l'équité est un devoir envers les morts aussi bien qu'envers les vivants. Comme le Progrès s'accélère, avant trois cents ans d'ici, nos descendants pourront juger bien immorales, bien injustes, certaines lois et opinions dont nous nous enorgueillissons aujourd'hui; soyons donc équitables envers le passé, afin que l'avenir ne nous soit pas trop sévère.
Espérons, Madame, qu'une section du Comité encyclopédique vous donnera, sur l'Histoire, une suite de traités qui vous épargneront le travail philosophique que vous seriez obligée de faire.